Longtemps, je me suis demandé si j’oserais citer à la radio la conclusion très irrévérencieuse des Essais , au risque d’effaroucher les oreilles délicates. Mais si Montaigne l’a dit, de quel droit ne le redirais-je pas ? Allons-y donc, puisque c’est la dernière occasion__ :

Ésope ce grand homme vit son maître qui pissait en se promenant, Quoi donc, fit-il, nous faudra-t-il chier en courant ? Ménageons le temps, encore nous en reste-t-il beaucoup d’oisif, et mal employé. (III, 13, 1739)

Montaigne Les Essais
Montaigne Les Essais © Radio France

Toute une philosophie de la vie est ainsi résumée en quelques mots frappants. Les hommes de la Renaissance ne faisaient pas tant de manières que nous et disaient franchement ce qu’ils pensaient. Le dernier chapitre des Essais , « De l’expérience », expose la sagesse finale de Montaigne, souvent associée à l’épicurisme. Prenons le temps de vivre ; suivons la nature ; jouissons du moment présent ; ne nous précipitons pas pour rien. Festina lente ou « Hâte-toi lentement », comme le résumait une devise paradoxale prisée par Érasme. Comme Montaigne l’exprime un peu plus haut :

J’ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens. Il faut courir le mauvais, et se rasseoir au bon. (1732)

Pressons le pas quand nous avons de la peine, mais savourons tranquillement les plaisirs de l’instant. Carpe diem , disait Horace. « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain » ; profite du moment dans sa plénitude sans penser à la mort. Les dernières pages des Essais déclinent cette morale sous toutes ses formes, prêchent la coïncidence avec soi-même :

Quand je danse, je danse : quand je dors, je dors. Voire, et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps : quelque autre partie, je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi. (1726)

L’éthique de la vie que se propose Montaigne est aussi une esthétique, un art de vivre en beauté. La saisie du moment devient une manière d’être au monde, modeste, naturelle, simplement et pleinement humaine.

La gentille inscription, de quoi les Athéniens honorèrent la venue de Pompeius en leur ville, se conforme à mon sens : / D’autant es tu Dieu, comme / Tu te reconnais homme . / C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être : Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nôtres : et sortons hors de nous, pour ne savoir quel il y fait. Si avons-nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes-nous assis, que sus notre cul. Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modèle commun et humain avec ordre : mais sans miracle, sans extravagance. (1740)

Les derniers mots des Essais acceptent la vie telle qu’elle nous est donnée et quoi qu’elle nous réserve, la même pour tous, pour les grands et pour les humbles, puisque, devant la mort, nous sommes tous pareils. Montaigne trouve même à reprocher à Socrate, son suprême héros, d’avoir voulu échapper à la condition humaine en ayant un démon qui le tirait par la manche comme un ange gardien. Montaigne, lui, c’est l’homme nu, soumis à la nature, approuvant son sort, notre frère.

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