Montaigne se méfiait de la nouveauté. Il doutait qu’elle pût améliorer l’état du monde. On ne trouvera pas dans les Essais les prémices de la doctrine du progrès qui fleurira au siècle des Lumières. Tout projet de réforme est dénoncé dans le chapitre « De la vanité » :

« Rien ne presse un état que l’innovation : le changement donne seul forme à l’injustice, et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche, on peut l’étayer : on peut s’opposer à ce, que l’altération et corruption naturelle à toutes choses, ne nous éloigne trop de nos commencements et principes : Mais d’entreprendre à refondre une si grande masse, et à changer les fondements d’un si grand bâtiment, c’est à faire à ceux qui pour décrasser effacent : qui veulent amender les défauts particuliers, par une confusion universelle, et guérir les maladies par la mort » (III, 9, 1495-6)

Bien sûr, sous le nom d’innovation ou de nouvelleté, Montaigne pense avant tout à la Réforme protestante et aux guerres civiles qu’elle a provoquées , dont il souffre quotidiennement les effets ; il pense aussi à la découverte du Nouveau Monde et au déséquilibre qu’elle a créé dans l’univers, accélérant sa ruine. Pour lui, l’Âge d’or est derrière nous, dans les « commencements et principes », et le changement est toujours périlleux. « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras », ou même : « Le pire est toujours certain. »

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Montaigne © Radio France

Ainsi, prétendre transformer un état des choses, c’est prendre le risque de l’aggraver au lieu de l’améliorer.Le scepticisme de Montaigne le conduit au conservatisme, à la défense des usages, des coutumes et des traditions, aussi arbitraires les unes que les autres, et qu’il ne sert à rien de renverser si l’on n’est pas sûr de pouvoir faire mieux ? Dès lors, à quoi bon innover ? C’est pourquoi Montaigne a peu apprécié que la dissertation de son ami La Boétie sur la « servitude volontaire », avançant que la désobéissance civile suffirait à faire tomber un monarque, ait été détournée par les protestants en un pamphlet antimonarchiste.

Il exagère sans doute en faisant du changement le seul responsable de l’injustice et de la tyrannie dans le monde, mais il oppose avec conviction la réparation ou le restauration de l’état ancien, à l’innovation ou à la refondation radicale. Aucune religion du nouveau chez lui, bien au contraire. Une fois de plus, la métaphore organique de l’état, vu comme le corps humain, suivant l’image du microcosme et du macrocosme, lui sert à penser la société. Or Montaigne se méfie plus que tout de la médecine. Les réformateurs sont comme les médecins qui provoquent votre mort sous prétexte de vous soigner.

« Le monde est inepte à se guérir : Il est si impatient de ce qui le presse, qu’il ne vise qu’à s’en défaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples, qu’il se guérit ordinairement à ses dépens : la décharge du mal présent, n’est pas guérison, s’il n’y a en général amendement de condition. »

Les maladies sont notre état naturel. Il faut apprendre à vivre avec elles sans prétendre les éradiquer. Montaigne en veut aux agitateurs, à tous ces apprentis sorciers qui promettent au peuple des lendemains meilleurs. Renvoyant la Réforme protestante et la Ligue catholique dos à dos, Montaigne, qui n’est pas un dogmatique, mais un politique, un juriste, met la stabilité de l’État, l’État de doit, au-dessus des querelles doctrinales. Cela fait de lui un légitimiste, voire un immobiliste. Les humanistes ne sont pas encore des hommes des Lumières, et Montaigne n’est pas un moderne.

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