Le dialogue entre Montaigne et les autres, comme un jeu de miroirs, est l’un des aspects les plus originaux des Essais . Si Montaigne se regarde dans les livres, s’il les commente, ce n’est pas pour se faire valoir, mais parce qu’il se reconnaît en eux. Il l’avoue dans le chapitre « De l’institution des enfants » :

« Je ne dis les autres, sinon pour d’autant plus me dire » (I, 26/25, 148 ; 227).

Montaigne rappelle par là que les autres lui procurent un détour vers soi. S’il les lit et les cite, c’est qu’ils lui permettent de mieux se connaître. Mais le retour sur soi est aussi un détour vers l’autre, la connaissance de soi prélude à un retour à l’autre. Ayant appris grâce aux autres à me connaître, constate-t-il, je connais mieux les autres ; je les comprends mieux qu’ils ne se comprennent eux-mêmes :

« Cette longue attention que j’emploie à me considérer, me dresse à juger aussi passablement des autres : Et est peu de choses, de quoi je parle plus heureusement et excusablement. Il m’advient souvent, de voir et distinguer plus exactement les conditions de mes amis qu’ils ne font eux-mêmes » (III, 13, 1076 ; 1675).

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Montaigne © Radio France

La fréquentation de l’autre permet d’aller à la rencontre de soi, et la connaissance de soi permet de revenir à l’autre. Montaigne, bien avant les philosophes modernes, avait perçu la dialectique du soi et de l’autre : il faut se voir Soi-même comme un autre , dira Paul Ricœur, pour vivre une vie morale. La retraite de Montaigne n’a jamais été un refus des autres, mais un moyen de mieux revenir aux autres. Il n’y a pas eu deux parties dans sa vie, une première active et une seconde oisive, mais des intermittences, des moments de retraite et de méditation, suivis de retours réfléchis à la vie civile et à l’action publique.

C’est ainsi que nous sommes tentés d’entendre cette superbe phrase du dernier chapitre des Essais :

« La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute » (III, 13, 1088 ; 1694).

Suivant la complémentarité du moi et de l’autre dont Montaigne fait souvent l’éloge, la parole, à condition d’être une parole vraie, est partagée entre les interlocuteurs, et l’autre parle à travers moi.

Soyons toutefois prudents dans l’interprétation de cette belle pensée et gardons-nous de l’idéaliser. La suite pourrait en effet lui donner un sens moins amical, moins coopératif, et plus agressif, plus compétitif :

« Cettui-ci se doit préparer à la recevoir [la parole], selon le branle [mouvement] qu’elle prend. Comme entre ceux qui jouent à la paume, celui qui soutient, se démarche et s’apprête, selon qu’il voit remuer celui qui lui jette le coup, et selon la forme du coup ».

Montaigne compare la conversation au jeu de paume, donc à une joute, un affrontement où l’un gagne et l’autre perd, où ce sont des adversaires, des rivaux. Ne nous méprenons donc pas. Il ne s’agit pas pour l’un de se mettre à la portée de l’autre, mais pour l’autre de compter avec l’un. Dans le chapitre « De l’art de conférer », Montaigne concède la peine qu’il a de donner raison à un interlocuteur. Mais pour que l’échange soit beau, comme au jeu de paume, chacun doit y mettre du sien.

Ainsi, Montaigne balance entre une conception de la parole comme échange ou comme duel. C’est pourtant la confiance qui l’emporte, par exemple dans cette généreuse sentence du chapitre « De l’utile et de l’honneste » :

« Un parler ouvert, ouvre un autre parler, et le tire hors, comme fait le vin et l’amour » (III, 1, 794, 1239).

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