D’une édition à l’autre, les Essais ont beaucoup grossi ; leur volume s’est très amplifié. En se relisant, Montaigne n’a jamais cessé, jusqu’à sa mort, d’ajouter dans les marges de son livre des citations et des développements. Il commente cette pratique dans le chapitre « De la vanité », justement dans une addition tardive du livre III :

Mon livre est toujours un : sauf qu’à mesure, qu’on se met à le renouveler, afin que l’acheteur ne s’en aille les mains du tout vides, je me donne loi d’y attacher (comme ce n’est qu’une marqueterie mal jointe) quelque emblème supernuméraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la première forme, mais donnent quelque prix particulier à chacune des suivantes, par une petite subtilité ambitieuse. » (III, 9, 1504-5.)

Montaigne jette un regard rétrospectif sur son œuvre ; son ironie est manifeste : il parle de ses ajoutages comme s’il était un boutiquier, et de son lecteur comme d’un client qu’il chercherait à attirer en enrichissant les articles qu’il met en vente, en renouvelant sa marchandise. Montaigne se moque de lui-même et de son œuvre en se comparant à un artisan : son livre n’est d’ailleurs qu’un assemblage de morceaux juxtaposés, une mosaïque de pièces disparates, une bigarrure que rien n’empêche d’étendre indéfiniment, selon les occasions.

Montaigne du repentir
Montaigne du repentir © radio-france

« Emblème supernuméraire », « petite subtilité ambitieuse » : les termes de Montaigne pour désigner ce « surpoids » sont ambigus, un peu précieux, à la fois concrets et abstraits. Ils témoignent quand même de son incertitude sur le sens de cette écriture en expansion, sujet sur lequel il revient souvent. Il ajoute, dit-il ailleurs, mais il ne corrige point (II, 37), ce qui n’est pas tout à fait vrai, mais qui prévient le lecteur qu’il pourra tomber non seulement sur des compléments hétéroclites, mais aussi sur des rallonges dissonantes ou contradictoires. Les ajoutages sont fortuits ; ils dépendent du hasard d’une rencontre faite dans un livre ou dans la vie. Il ne faudrait surtout pas les prendre pour une amélioration ou une évolution, ni de l’homme ni de l’œuvre, comme Montaigne prend soin de le préciser :

Mon entendement ne va pas toujours avant, il va à reculons aussi : Je ne me défie guère moins de mes fantaisies, pour être secondes ou tierces, que premières : ou présentes, que passées. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent, comme nous corrigeons les autres. Je suis envieilli de nombre d’ans, depuis mes premières publications, qui furent l’an mille cinq cent quatre-vingts. Mais je fais doute que je sois assagi d’un pouce. Moi à cette heure, et moi tantôt, sommes bien deux. Quand meilleur, je n’en puis rien dire. (1505)

Le scepticisme de Montaigne est extrême. La première rédaction des Essais n’était pas inférieure ; l’âge ne contribue pas à la sagesse ; les nouveaux développements du livre ne sont pas plus sûrs. Et le paradoxe est patent : « Moi à cette heure, et moi tantôt, sommes bien deux », soutient-il, mais « Mon livre est toujours un », maintient-il. C’est là une contradiction qu’il assume :je suis sans doute inconstant, je change sans cesse, mais je me reconnais dans la diversité et la totalité de mes actes et de mes pensées . Montaigne en arrivera ainsi peu à peu à s’identifier parfaitement à son livre :

« Je n’ai pas plus fait mon livre, que mon livre m’a fait. Livre consubstantiel à son auteur » (II, 18, 665, 1026) ; et « qui touche l’un, touche l’autre (III, 2, 806, 1258).

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