Montaigne a été un homme public – je l’ai déjà rappelé –, un homme d’action engagé dans son siècle, mais il a toujours veillé à ne pas trop se prendre au jeu, à garder du recul, à se regarder faire comme s’il était au spectacle. C’est ce qu’il explique dans le chapitre « De ménager sa volonté », au livre III des Essais , en méditant sur son expérience de maire de Bordeaux :

La plupart de nos vacations sont farcesques. Mundus universus exercet histrionam. [Le monde entier joue la comédie.] Il faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il n’en faut pas faire une essence réelle, ni de l’étranger le propre. Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assez de s’enfariner le visage, sans s’enfariner la poitrine.

Le monde est un théâtre : Montaigne reprend ici un lieu commun, familier depuis l’Antiquité, et il file cette métaphore. Nous sommes des acteurs, des masques ; ne nous prenons donc pas pour des personnages. Agissons avec conscience ; remplissons nos devoirs ; mais ne confondons pas nos actions et notre être ; maintenons de la marge entre notre for intérieur et nos affaires.

Montaigne nous tient-il une leçon d’hypocrisie ? Adolescent, je le pensais et me méfiais de ce genre de distinction subtile. Les jeunes gens rêvent de sincérité, d’authenticité, et donc d’une parfaite identité, d’une transparence idéale, entre l’être et le paraître. Ainsi, Hamlet dénonce les manières de la cour et s’écrie devant la Reine, sa mère : « I know not “seems” » — « Je ne connais pas les semblants » (dans la traduction du fils Hugo). Hamlet refuse tout compromis.

Montaigne
Montaigne © Radio France

Puis l’on découvre qu’il vaut mieux que les puissants ne se prennent pas trop au sérieux, ne collent pas entièrement à leur fonction, sachent garder un certain sens de l’humour, ou de l’ironie. C’était un peu ce que la Moyen Âge avait théorisé dans la doctrine des deux corps du roi : d’une part le corps politique et immortel, d’autre part le corps physique et mortel. Le souverain ne doit pas confondre sa personne et sa charge, mais il ne doit pas non plus trop douter de son emploi, au risque de compromettre son autorité, comme un autre héros de Shakespeare, Richard II, roi trop conscient de jouer un rôle et bientôt renversé.

Montaigne préfère avoir affaire à des hommes qui, pour le dire simplement, n’ont pas la grosse tête :

J’en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouvelles figures, et de nouveaux êtres, qu’ils entreprennent de charges : et qui se prélatent jusques au foie et aux intestins, et entraînent leur office jusques en leur garde-robe. Je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades qui les regardent, de celles qui regardent leur commission, ou leur suite, ou leur mule. Tantum se fortunae permittunt, etiam ut naturam dediscant. [Ils se confient tant à la fortune qu’ils en oublient la nature.] Ils enflent et grossissent leur âme, et leur discours naturel, selon la hauteur de leur siège magistral. Le Maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire. (III, 10, 1572-3.)

Si Montaigne, une fois élu maire, n’a pas joué à l’Important – comme disait le philosophe Alain –, il n’en a pas moins exercé toutes les prérogatives de sa charge avec fermeté. Nul éloge de l’hypocrisie quand il demande qu’on isole l’être du paraître, mais une exigence de lucidité et, avant Pascal, une mise en garde contre la duperie de soi-même.

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