Dans tout débat sur l’école, on ne tarde pas à convoquer Rabelais et Montaigne : Rabelais qui voulait, suivant la lettre de Pantagruel à son fils Gargantua, que celui-ci devînt un « abîme de science », et Montaigne qui préférait un homme à « la tête bien faite » plutôt que « bien pleine ».

allégorie connaissance
allégorie connaissance © Radio France / Cesare Ripa/wikimédia commons

Voilà résumés, et opposés, les deux objectifs de toute pédagogie : d’une part, des connaissances , d’autre part, des compétences , pour employer le jargon d’aujourd’hui. Montaigne protestait déjà contre le bourrage de crâne scolaire dans les chapitres « Du pédantisme » et « De l’institution des enfants », au livre I des Essais :

De vrai le soin et la dépense de nos pères, ne vise qu’à nous meubler la tête de science : du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d’un passant à notre peuple : O le savant homme ! Et d’un autre, O le bon homme ! Il ne faudra pas à détourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudrait un tiers crieur : O les lourdes testes ! Nous nous enquérons volontiers, Sait-il du Grec ou du Latin ? écrit-il en vers ou en prose ? mais, s’il est devenu meilleur ou plus avisé, c’était le principal, et c’est ce qui demeure derrière.

Montaigne fait le procès de l’enseignement de son époque. La Renaissance prétend avoir rompu avec l’obscurité du Moyen Âge et retrouvé les lettres anciennes, mais l’on continue de privilégier la quantité de l’instruction au détriment de la qualité de son assimilation.

À la science pour la science, il oppose la sagesse. Il dénonce la perversité d’une éducation encyclopédique pour laquelle les connaissances deviennent un but en soi, alors que le savoir importe moins que ce que l’on en fait, le savoir-faire et le savoir-vivre. On respecte les hommes savants au lieu d’admirer les hommes sages. Montaigne enfonce le clou :

Il fallait s’enquérir qui est mieux savant, non qui est plus savant. Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vide. Tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la quête du grain, et le portent au bec sans le tâter, pour en faire becquée à leurs petits : ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement, et mettre au vent. (I, 24, 208.)

Je reviendrai sur la méfiance de Montaigne envers la mémoire. Il s’excuse souvent d’en être dépourvu, mais, au fond, il en est bien content, car la mémoire n’a rien d’un atout, quand elle sert à faire l’économie du jugement. Il compare la lecture, toute instruction, à la digestion. Les leçons, comme les aliments, ne doivent pas être goûtées du bout des lèvres et gobées toutes crues, mais mâchées lentement, ruminées dans l’estomac afin de nourrir de leur substance l’esprit et le corps. Sinon, on les régurgite, dégorge comme une nourriture étrangère.

L’éducation, selon Montaigne, vise l’appropriation des savoirs : l’enfant doit les faire siens, les transformer en son jugement.

Le débat sur la mission de l’école n’est pas clos. Mais, pour résumer les positions, il ne serait pas juste d’opposer trop vite le libéralisme de Montaigne à l’encyclopédisme de Rabelais. D’abord, si la lettre de Pantagruel à Gargantua proposait un programme exhaustif et excessif, c’est qu’il était destiné à un géant. Ensuite, la lettre se poursuivait par ce conseil que Montaigne n’aurait pas désavoué : « Science sans Conscience n’est que ruine de l’âme. » La conscience, c’est-à-dire l’honnêteté, la moralité, est bien le but dernier de tout enseignement. C’est ce qui reste quand on a digéré, quand on a presque tout oublié.

Les invités
Les références
L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.