Pascal fut un géomètre et un logicien strict, mais il ne manquait pas d’un vrai talent de conteur. Même s’il dénonçait l’imagination comme une « maîtresse d’erreur et de fausseté », il aimait les fables et n’hésitait pas à en inventer pour convaincre.

L'Abbaye de Noirlac dans le Cher
L'Abbaye de Noirlac dans le Cher © Getty / Julian Elliott / robertharding robertharding

« Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi, qui s’était perdu ; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savait quel parti prendre ; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi » (IV, 1029 ; p. 748).   

Pascal fut un géomètre et un logicien strict, mais il ne manquait pas d’un vrai talent de conteur. Même s’il dénonçait l’imagination comme une « maîtresse d’erreur et de fausseté », il aimait les fables et n’hésitait pas à en inventer pour convaincre. 

L’une de ses paraboles les plus séduisantes ouvre le premier des trois Discours sur la condition des Grands

Dans une conversation rapportée par son ami Pierre Nicole, Pascal fait la leçon au duc de Chevreuse, le fils aîné du duc de Luynes. Il voudrait que le jeune homme, destiné à devenir un Grand, ne confonde pas le rôle social et le moi, la personne intime. Montaigne disait : « Il faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il n’en faut pas faire une essence réelle, ni de l’étranger le propre » (III, 10). 

Pascal enrichit cet ancien lieu commun dans son histoire d’un naufragé pris pour leur roi par un peuple lointain. C’est l’occasion de méditer sur la condition du Grand et sur la condition humaine en général. Cet homme devient roi par hasard, à la suite d’une méprise des habitants de l’île qui ont perdu leur souverain. L’anecdote illustre la contingence de notre condition : rien ne justifie nos privilèges, notre rang, ni même notre naissance, notre existence, qui n’ont rien de nécessaire. 

C’est pourquoi Pascal recommande au jeune noble de ne pas se faire d’illusion sur la condition qui sera la sienne dans le monde, mais de suivre l’exemple du roi de comédie dans son île inconnue :   « […] comme il ne pouvait oublier sa condition naturelle, il songeait, en même temps qu’il recevait ces respects, qu’il n’était pas ce roi que ce peuple cherchait, et que ce royaume ne lui appartenait pas.

Ainsi il avait une double pensée, l’une par laquelle il agissait en roi, l’autre par laquelle il reconnaissait son état véritable, et que ce n’était que le hasard qui l’avait mis en place où il était : il cachait cette dernière pensée, et il découvrait l’autre. C’était par la première qu’il traitait avec le peuple, et par la dernière qu’il traitait avec soi-même » (ibid.).   

Il s’agit de bien jouer notre rôle devant les autres, mais ne pas en être dupe dans notre for intérieur. La « double pensée » que décrit Pascal oppose la condition sociale — le pouvoir, la richesse, le prestige — et l’être véritable.

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