Dans le cadre de la philosophie naturelle, le moi est une réalité indubitable, dont nous avons le sentiment immédiat, mais cette réalité est incompréhensible. Chaque homme est une personne, mais cette personne est indéfinissable.

Le Penseur de Rodin au Musée
Le Penseur de Rodin au Musée © Getty / Bertrand Rieger

« Le moi est haïssable. Vous, Mitton, le couvrez, vous ne l’ôtez point pour cela : vous êtes donc toujours haïssable » (494-597).

Pascal s’adresse à Damien Mitton, son ami libertin, théoricien de l’honnêteté. Celle-ci, selon Pascal, dissimule le moi, l’amour-propre, mais ne l’anéantit pas. Pascal brutalise son ami : vous êtes haïssable malgré votre altruisme. L’honnête homme est un hypocrite : grâce à sa civilité humaine, son moi n’est pas le « centre de tout », mais seule la piété chrétienne peut subsumer l’amour-propre sous la charité.

Mais le moi ne s’identifie pas toujours à l’amour-propre dans les Pensées 

« Je sens que je puis n’avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée. Donc moi qui pense n’aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j’eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire » (167-135).

L’utilisation du moi comme forme substantivée était récente. On la trouvait chez Descartes, dont ce fragment des Pensées rappelle la deuxième Méditation : « Peut-être se pourrait-il faire, si je cessais de penser, que je cesserais en même temps d’être ou d’exister. » Pascal, lui, insiste sur la contingence, l’absence de nécessité du moi. Le moi manque de substance, et la philosophie naturelle est incapable de justifier son existence.

Un autre fragment paradoxal des Pensées porte justement pour titre : « Qu’est-ce que le moi ? » :

« Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis‑je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non, car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime‑t‑il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus » (567-688).

On a remarqué que le visage de Jacqueline, la sœur très aimée de Pascal, avait été abîmé par la petite vérole en 1638, quand elle avait 13 ans. Mais on a surtout pensé à une page des Méditations de Descartes sur des hommes qui passent dans la rue. Comment savoir, demande Descartes, si la forme qui passe sous un chapeau est un homme ou un automate ? Pascal se sert de la scène autrement. Il ne se demande pas si, pour l’observateur, les passants sont des hommes, mais si l’homme à sa fenêtre m’attend moi.

Le moi, ici, n’est plus l’amour-propre, mais ce qui distingue un individu, ce qui en fait une personne. Dans le cadre de la philosophie naturelle, le moi est une réalité indubitable, dont nous avons le sentiment immédiat, mais cette réalité est incompréhensible. Chaque homme est une personne, mais cette personne est indéfinissable.

Ne faisons pas de contresens : Pascal ne soutient pas qu’il n’y a pas de moi, mais qu’il est impossible de déterminer l’essence de chaque moi. Le moi n’est ni une substance ni un accident. L’amour que l’on a pour quelqu’un est inséparable de sa beauté, et, si cette beauté vient à disparaître, affirme Pascal, l’amour est détruit. 

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L'équipe
  • Antoine CompagnonProfesseur au Collège de France depuis 2006, titulaire de la chaire de Littérature française moderne et contemporaine
  • Anne WeinfeldRéalisatrice
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