Il s’agit encore d’une « raison des effets » : les demi-habiles se méfient des entreprises dont le résultat paraît aléatoire, alors que le peuple accepte de « travailler pour l’incertain ».

Marcher sur un fil
Marcher sur un fil © Getty / Tom Merton

Le peuple a les opinions très saines. Par exemple : […] Travailler pour l’incertain, aller sur mer, passer sur une planche (134-101).

Il s’agit encore d’une « raison des effets » : les demi-habiles se méfient des entreprises dont le résultat paraît aléatoire, alors que le peuple accepte de « travailler pour l’incertain ». 

Selon Pascal, les demi-habiles ont tort, tandis que le peuple a raison, son opinion est légitime : il a l’intuition de la « règle des partis », nom que Pascal donne au futur calcul des probabilités.

Vaut-il la peine de « travailler pour l’incertain » ? 

« Aller sur mer » est pour Pascal le modèle de l’entreprise à risque. Et pourtant cela se fait (peut-être le peuple n’a-t-il pas le choix). Quant à « passer sur une planche », cela fait songer à l’exemple classique du pouvoir de l’imagination, repris par Montaigne, puis par Pascal dans le long fragment « Imagination » des Pensées

Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au‑dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer (78-44). 

L’homme du peuple passera de meilleur gré que le philosophe sur une planche tendue au-dessus du vide. Cette planche pourrait être celle que l’on franchit pour monter sur un bateau et « aller sur mer ».

Pascal, précurseur des probabilités, démontra ce qu’il nomme la « règle des partis » dans son Traité du triangle arithmétique de 1654, ou Usage du triangle arithmétique pour déterminer les partis qu’on doit faire entre deux joueurs qui jouent en plusieurs parties.

Cette règle énonce que « l’incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce qu’on hasarde selon la proportion des hasards de gain et de perte » (680-418), autrement dit : l’espérance mathématique est le produit du gain par la probabilité de l’obtenir, et elle permet de déterminer par la raison le choix le plus avantageux à faire dans une situation d’incertitude.

La notion vient des jeux de hasard, divertissement des amis libertins de Pascal, Méré et Mitton : Pascal cherche à déterminer comment répartir les mises quand un jeu s’interrompt en cours de partie.

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L'équipe
  • Antoine CompagnonProfesseur au Collège de France depuis 2006, titulaire de la chaire de Littérature française moderne et contemporaine
  • Anne WeinfeldRéalisatrice
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