Pascal, convaincu du péché originel, est un pessimiste, donc un antimoderne, mais son pessimisme le conduit paradoxalement à préfigurer, comme d’autres moralistes du XVIIe siècle, un certain optimisme moderne.

Eglise San Michele en Italie
Eglise San Michele en Italie © Getty / Yvan Travert

Il annonce à sa manière Adam Smith et le libéralisme, un peu comme la Fable des abeilles de Bernard Mandeville (1714), abc du capitalisme : l’amour égoïste de soi fait rechercher la richesse et le pouvoir. En libérant les convoitises, le vice contribue à la richesse et à l’ordre de la société. Ainsi, du vice individuel, il résulte involontairement la prospérité collective : « Les vices privés font le bien public », dit la maxime.

Une idée voisine figure dans les marges des Pensées : du désordre individuel, il résulte un ordre collectif 

Dans la concurrence des concupiscences dues au péché originel, un équilibre s’établit. Saint Augustin soutenait déjà, dans La Cité de Dieu, la nécessité pour « ce qui est contre l’ordre » d’entretenir un certain ordre, car « autrement il cesserait d’être » (XIX, 12) : « la guerre, disait-il, suppose toujours quelque nature qui l’entretienne, et une nature ne saurait subsister sans quelque sorte de paix » (XIX, 13).

Pascal énonce dans la liasse « Misère » des Pensées : « Ils n’ont pas trouvé d’autre moyen de satisfaire leur concupiscence sans faire tort aux autres » (108-74). Les systèmes politiques font vivre ensemble des hommes que leur amour-propre et leur concupiscence entraîneraient à s’asservir et se détruire. L’ordre social pondère les concupiscences, et chacun se satisfait en laissant l’autre libre de se satisfaire :

Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau de la charité (150-118).

L’ordre collectif tiré des concupiscences individuelles serait un « tableau de la charité ». Comment cela est-il possible ? Le raisonnement est une fois de plus paradoxal ou dialectique : la misère de l’homme prouve sa grandeur ; la concupiscence, ou amour de soi, engendre une société admirable, « tableau de la charité », c’est-à-dire figure de l’amour de Dieu.

La libido dominandi, l’ordre de la chair, fait les rois, les riches, les capitaines, qui mettent de l’ordre dans la société civile. Ainsi l’agrégation des égoïsmes individuels n’aboutit pas à la loi de la jungle et à l’anarchie, mais à un ordre véritable.

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