Charlotte de Roannez, la sœur du duc de Roannez, l’ami de Pascal, visita Port-Royal à Paris en août 1656, en pleine polémique des Provinciales ; elle exprima aussitôt le désir de s’y retirer comme religieuse. Son frère l’emmena dans le Poitou afin qu’elle mît à l’épreuve sa vocation.

Blaise Pascal
Blaise Pascal © Getty / Leemage

S’ensuivit une importante correspondance avec Pascal, entre septembre 1656 et février 1657. Il intervient auprès d’elle à la manière d’un directeur de conscience ; sans s’imposer, il l’accompagne dans sa conversion. Or on assiste dans ses lettres à la naissance du thème du Dieu caché, qui sera au cœur de sa doctrine dans les Pensées :

Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes, il n’y aurait point de mérite à le croire ; et s’il ne se découvrait jamais, il y aurait peu de foi. Mais il se cache ordinairement, et se découvre rarement à ceux qu’il veut engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s’est retiré, impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue des hommes (vers le 29 octobre 1656, III, p. 1035 ; p. 151).

Ni toujours couvert, ni toujours ouvert, Dieu se cache le plus souvent, mais se montre parfois. L’attention est d’autant plus requise de la part des hommes que Dieu est encore plus caché quand il se montre :

Il est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre jusques à l’Incarnation ; et quand il a fallu qu’il ait paru, il s’est encore plus caché en se couvrant de l’humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il était invisible, que non pas quand il s’est rendu visible (ibid., p. 1035 ; p. 151-152).

Le Dieu fait homme est encore un Dieu caché, un Dieu encore plus caché

« […] je crois qu’Isaïe le voyait en cet état, lorsqu’il dit en esprit de prophétie : Véritablement tu es un Dieu caché. C’est là le dernier secret où il peut être. […] Toutes choses couvrent quelque mystère ; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les Chrétiens doivent le reconnaître en tout » (ibid., p. 1036-1037 ; p. 152).

Caché « sous le voile de la nature », caché sous l’humanité de l’Incarnation, Dieu l’est aussi, comme Pascal le précise ensuite, sous les espèces du pain et du vin dans l’Eucharistie et sous la lettre de l’Écriture.

C’est pourquoi, dans les Pensées, où le motif du Deus absconditus d’Isaïe (XLV, 15) est récurrent (752-921), Pascal se moque des théologiens qui prétendent que l’action de la Providence est visible par les hommes. L’Écriture, objecte-t-il, « dit au contraire que Dieu est un Dieu caché et que depuis la corruption de la nature il a les laissés dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir que par Jésus-Christ hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée […]. / C’est ce que l’Écriture nous marque quand elle dit en tant d’endroits que ceux qui cherchent Dieu le trouvent. Ce n’est point de cette lumière qu’on parle comme le jour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi ou de l’eau dans la mer en trouveront. Et ainsi il faut bien que l’évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs : Vere tu es Deus absconditus » (644-781).

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L'équipe
  • Antoine CompagnonProfesseur au Collège de France depuis 2006, titulaire de la chaire de Littérature française moderne et contemporaine
  • Anne WeinfeldRéalisatrice
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