Voilà l’un des fragments les plus emblématiques des Pensées, avec cette première personne que nous, modernes, prenons pour l’expression d’une angoisse existentielle intime. Pascal représente l’incrédule placé devant le monde infini issu de la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles.

Pascal : "Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses."
Pascal : "Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses." © Getty / Traveler1116

Le silence des espaces cosmiques rompt avec l’idée d’un univers ordonné selon l’harmonie musicale des sphères et impose une solitude tragique.

Les modernes ont personnalisé cette inquiétude, en se fondant notamment sur le témoignage tardif d’un abbé s’adressant à une jeune femme sujette à des terreurs imaginaires et rapportant cette anecdote relative à Pascal : « Ce grand esprit croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et y faisait mettre une chaise pour se rassurer. » Baudelaire s’en inspira dans un sonnet, Le Gouffre : 

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
- Hélas ! tout est abîme, - action, désir, rêve,
Parole ! Et sur mon poil qui tout droit se relève
Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
Le silence, l'espace affreux et captivant...
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou,
Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;
Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
Jalouse du néant l'insensibilité.
Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Etres !

D’où toute une vulgate dépeignant un Pascal nerveux, névrosé, maniaco-dépressif. Les troubles de sa petite enfance furent relatés par sa nièce, Marguerite Périer, et sa santé fut mauvaise tout au long de sa vie, rythmée par les paralysies, aphonies et migraines. Ces récits nourrirent l’idée reçue du XIXe siècle rapprochant le génie de la folie. Ils avaient permis à Voltaire de conclure dès 1741 que la mélancolie avait égaré la raison de Pascal et d’expliquer sa conversion par son désordre mental.

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Il est difficile de ne pas rester confondu d’étonnement, lorsqu’en ouvrant les Pensées du philosophe chrétien, on tombe sur les six chapitres où il traite de la nature de l’homme. Les sentiments de Pascal sont remarquables surtout par la profondeur de leur tristesse, et par je ne sais quelle immensité : on est suspendu au milieu de ces sentiments comme dans l’infini. 

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