Pascal, toujours subtil dialecticien, est un champion du « renversement du pour et du contre », ce qu’il appelle encore la « raison des effets » ou la « pensée de derrière », qui sont parmi ses contributions cardinales à l’art de l’argumentation.

Blaise Pascal d'après une miniature de Paul Prieur
Blaise Pascal d'après une miniature de Paul Prieur © Getty / Print Collector

Dans l’un des meilleurs exemples de sa méthode dans les Pensées, il compare et loue l’ignorance naturelle et l’ignorance savante, en les opposant au savoir, ou au pseudo-savoir, intermédiaire :

Le monde [c’est-à-dire le peuple, le commun] juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis. Mais c’est une ignorance savante, qui se connaît. (117-83).

La proposition rappelle le rapprochement que faisait Montaigne entre l’ignorance abécédaire, celle qui manque de toute science, et l’ignorance doctorale, celle de Socrate, qui se conquiert après la science. Montaigne ajoutait que les métis, qui se situent entre les deux, sont « dangereux, ineptes, importuns », car ils « troublent le monde » (I, 54). Pascal adopte pour le moment cette hiérarchie, ou « gradation », comme il la nomme :

Ceux d’entre-deux, qui sont sortis de l’ignorance naturelle et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante et font les entendus. Ceux-là troublent le monde et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde, ceux-là le méprisent et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien (117-83).

Le monde ou le peuple est meilleur juge que ceux d’entre-deux, qui en savent un peu, mais pas assez, et qui croient tout savoir.

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