Il y a tout un art de penser, un art d’écrire, un art de lire, à découvrir dans les Pensées de Pascal. Dans les marges de l’anthropologie et de la théologie, se cachent nombre de petites réflexions auxquelles nous, modernes, nous pouvons nous montrer sensibles.

Pascal pensif. En vue de son apologie et en dépit de sa bonne mémoire, Pascal notait ses pensées sur de grandes feuilles, dans le désordre, au hasard de leur venue
Pascal pensif. En vue de son apologie et en dépit de sa bonne mémoire, Pascal notait ses pensées sur de grandes feuilles, dans le désordre, au hasard de leur venue © Getty / Bein d'après H Flandrin/Three Lions

Pour entendre le sens d’un auteur, il faut accorder tous les passages contraires. […] Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s’accordent ou il n’a point de sens du tout. (289-257). 

Le fragment est intitulé « Contradiction », et Pascal pense avant tout à la Bible et à ses nombreux « passages contraires » qui peuvent scandaliser le libertin.    

Ailleurs, on s’arrête devant cette fusée : « Pensée échappée, je la voulais écrire : j’écris au lieu qu’elle m’est échappée » (459-542). Roland Barthes cite cette phrase (plusieurs fois même, il me semble), car c’est à ses yeux un bel exemple de la nouvelle discipline qu’il aimerait inventer, la bathmologie, ou « étude des échelonnements de langage » : « Au lieu d’écrire la pensée oubliée, je saute d’un degré et j’écris que je l’ai oubliée. » 

Une rupture dans la vision de la mémoire et de l'oubli

La réflexion vient après cette remarque : « Hasard donne les pensées, et hasard les ôte : point d’art pour conserver ni pour acquérir. »  Art d’acquérir et de conserver les pensées : on reconnaît la vieille rhétorique, inventio et memoria. La méthode scientifique des XVIe et XVIIe siècles rompt avec les arts de la mémoire enseignés depuis l’Antiquité jusqu’à la Renaissance. L’art de la mémoire se vantait de produire de nouveaux savoirs, de former de nouvelles pensées en recombinant les idées.    C’est aussi que les vérités profondes ne résident pas dans la mémoire, mais dans le cœur, qui n’oublie pas. Si une pensée a échappé, c’est qu’elle n’était pas essentielle, mais hasardeuse : c’était une fausse bonne idée.  

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