Suite de l'exploration des "Illuminations". Avec elles, Rimbaud commence son entreprise de réécriture du poème initial. Il ne veut pas changer le monde, il veut le dire autrement, ce qui n'est pas la même chose.

Arthur Rimbaud dans un détail du tableau La Table d'Henri Fantin-Latour (1836-1904). Paris, Musée D'Orsay
Arthur Rimbaud dans un détail du tableau La Table d'Henri Fantin-Latour (1836-1904). Paris, Musée D'Orsay © Getty / DeAgostini

Rimbaud travaille dans un laboratoire d'alchimiste. Le XXème siècle composera la matière en modifiant le gène, en fissionnant l'atome, en clonant la cellule, en augmentant la molécule.

Rimbaud, commence son entreprise de réécriture du poème initial. Emile Verhaeren, dans un poème détestable et ‘très fin de siècle’, appelait lui aussi, à la recomposition de la forme du monde par l'effort technique. Il disait « recréer les monts et les mers et les plaines d'après une autre volonté. »

Mais c'était là un programme de militant persuadé de la perfectibilité de l'homme et de la bonification du monde par l'effet de la première. 

Rimbaud, lui, ne veut pas changer le monde, il veut le dire autrement, ce qui n'est pas la même chose.

Certes, il n'invente pas le vers libre. Baudelaire avait fait paraître en 1869 Le Spleen de Paris, sous-titré Petits poèmes en prose, et les troubadours d'Aquitaine, chantaient la joie en vers libres sur leurs chevaux d'aventure au XIIe siècle. 

Mais Arthur porte jusqu'au point de fusion l'incandescence des mots, la liberté du rythme, l'association des images. Il malmène la langue parce qu'il l'aime. 

"Enfant, certains ciels ont affiné mon optique 

Tous les caractères nuancèrent ma physionomie

Les Phénomènes s'émurent"

Les Illuminations sont le nom de la révélation de Rimbaud. Le monde s'habille d'une autre langue. Elle ne sera pas vraiment dépassée. Arthur a le verbe en miettes. Breton fera des collages avec les débris. Céline pissera dessus.

Les Illuminations constituent pour la langue ce que la relativité opère avec la matière. Renversement, reformulations, rematérialisation. Autre plan, autre point de vue, autre code. L'analyse peut paraître exagérée, mais c'est que nous sommes au XXIème siècle. 

Depuis Rimbaud, les machines gouvernent, l'image prime sur le verbe, les chiffres importent plus que les lettres, la langue est martyrisée par le nouvel ordre cyber mercantile. Et les mots ne sont plus les transcripteurs de la réalité, mais Arthur, lui, n'était pas un enfant de 2020. 

Et n'oubliez pas que rien n'existe qui n'ait préalablement été nommé. Au commencement, le Logos a triomphé du chaos. C'est l'Antiquité des Grecs. 

Mais il y a mieux et c'est le message des Illuminations. Les choses n'existeraient peut-être que parce qu'elles sont nommées. 

Le verbe serait ainsi davantage que la désignation du monde. Il en serait le créateur. Les choses n'existeraient que baptisées.

 Nietzsche n'avait pas lu Les Illuminations, mais son gai savoir les éclaire d'une seule phrase. Mais n'oublions pas non plus ceci : il suffit de créer de nouveaux noms pour créer, à la longue, de nouvelles choses. Les Illuminations : un vrai big bang !  Rimbaud s'eteint, the show go on.

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