Le poète serait un être multiple, un kaléidoscope à facettes. De nombreuses personnalités chanteraient au dedans de lui, en même temps, harmonieusement ? "Je est un autre" a dit Rimbaud. Que voulait–il dire ?

Comment comprendre "Je est un autre" ?
Comment comprendre "Je est un autre" ? © Getty / Westend61

Les lettres de Rimbaud jalonnent sa vie, comme les cairns d'une piste. Sa correspondance constitue le commentaire de son aventure poétique. Les missives tiennent du manifeste. Rimbaud y expose ses systèmes. 

Le récipiendaire des lettres importait assez peu au jeune poète : il lui fallait un interlocuteur pour déployer ses principes

Le courrier était en fait son prétexte. Se doutaient-ils, les pauvres Izambard et Demeny, qu'ils resteraient dans l'histoire littéraire au titre de simples récipiendaires des lettres d'un enfant ? 

Quand on décachette une enveloppe, il est assez rare de savoir qu'on tient dans les mains une pièce du patrimoine national. Rimbaud trace dans une missive de mai 1871, envoyée de Charleville à son professeur Izambard, sa définition du poète. 

C'est faux, de dire je pense. On devrait dire ON me pense. Pardon du jeu de mot : 'je est un autre'. 

La formule deviendra la définition du dépassement de soi et du mystère de l'être. Elle claque dans le ciel de la poésie. Elle déborde dans celui de la philosophie.

Rimbaud pose tout simplement la question de l'être

Qui parle quand je dis ‘je' ? Combien de voix résonnent-t-elles en moi ? Que veut dire d'ailleurs 'être soi' ? Et cette question que se posent tous les hommes qui se prennent pour des écrivains : 'suis-je responsable de ce que j’écris' ?

Rimbaud ne développe pas sa théorie. Il agit toujours comme cela. Il révèle des gouffres, mais ne les éclaire pas. 

Qu'aurait dit Socrate avec son 'connais-toi toi même' ? Comment parvenir à se connaître si 'je est un autre' ? Est-ce qu'il faudrait dire, 'connais-nous toi-même' ? 

Mais dans ce cas-là, le ‘je est un autre’ ressemble à un hoquet de schizophrène. D'ailleurs, on connaît la plaisanterie de comptoir : « Je ne suis pas schizophrène, mais, moi, si ! ». Homère avait tranché la question 2500 ans plus tôt. Ainsi commence-t-il le premier vers de L'Odyssée :

Muse, raconte-moi l'homme aux mille tours. 

Homère ne se préoccupe donc pas de savoir qu'il est un autre puisqu'il avoue qu'il est le porte-voix de la muse. 

Le poète est un télégraphiste et il transmettra les messages de la divinité. 

On peut proposer une autre piste. Le poète serait un être multiple. Un kaléidoscope à facettes. Et de nombreuses personnalités chanteraient au dedans de lui, en même temps, harmonieusement.

Je devins un opéra fabuleux

écrit Arthur Rimbaud dans Alchimie du verbe.

Il y a une autre hypothèse 

"Je est un autre" pourrait signifier que le poète se métamorphose tour à tour, jour après jour, prenant des figures comme ces transformistes dans les foires de jadis. 

Nous voilà bien avancés, on tente de comprendre ce que veut dire « je est un autre » et, à peine croit-on tenir une explication, qu'une autre la remplace.

Quand 'je est un autre', les autres ont intérêt à savoir jouer le jeu. 

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