C’est le malheur de tous les prophètes que décrit Sylvain Tesson dans sa chronique : le fait d’être trop en avance sur son temps, et surtout, de ne jamais rencontrer un auditoire !

Arthur Rimbaud
Arthur Rimbaud © Getty / Print Collector

Paul Valéry donne une balise précieuse pour les artistes « Le talent sans génie et peu de chose, le génie sans talent n'est rien». Le malheur de Rimbaud n'avoir pas le talent de son génie.

Car une chose est d'avoir un soleil qui brûlant en soi, une autre est d'orienter le rayonnement. 

Rimbaud n'était pas un malin, comme on le dit d'un courtier, et ne sût pas tirer profit du geyser de diamants qui sourdait de son crâne. Le magma expulsait en lui des visions prodigieuses, des fumées, des maelströms, des panthères à peau d'homme. La cataracte poétique coula à plein débit pendant trois années. 

Les Zutistes

Rimbaud traverse la vie à la fin du Second Empire, pendant la déchirure de la Commune et à l'aube de la Troisième République

Le dix-neuvième siècle finissant n'avait pas encore connu la sécession artistique. Le siècle n'avait pas encore rompu avec les autruches de l'art empaillé, les Parnassiens et les chouettes de l'alexandrin continuaient à sévir.

Rimbaud se moqua beaucoup de ces emperruqués lorsqu'il rejoignit à Paris un cercle de mauvais garçons demi-anarchisants, demi-politisants et totalement insubordonnés. 

Verlaine le convia autour de tables vertes avec des poètes dont les ombres se reflétait nuitamment à l'hôtel des étrangers, boulevard Saint-Michel. 

J'habite ce quartier où passent aujourd'hui les étudiants des Beaux-Arts qui vont dessiner La Dame à la Licorne, au musée du Moyen Âge. 

Ensemble, ils ridiculisaient l'Académie. Ils donnèrent un nom à leur guilde de l'insolence : « les Zutistes ». Tous les jeunes gens de l'Histoire ont toujours voulu abattre les vieilles lunes pour accrocher leurs propres lumignons au plafond de l'époque.

Les punks sont « zutistes ». Les refuzniks sont « zutistes ». Les rappeurs sont « zutistes ». "No future !" nous avons tous aimé dire cela. Puis, un jour, on appartient au passé. 

La sécession artistique historique européenne adviendra après la naissance d'Arthur, au début du vingtième siècle. On l'appellera l'Avant-Garde. En peinture, le cubisme déstructurera la perspective. Apollinaire jonglera avec le vers. Ravel fera cascader la musique. En Allemagne, on tordit le cou à toute forme de forme. À Vienne, en renversera tout : la chronologie, les valeurs, les dames, les formes et pâtisseries. 

Et c'est ainsi qu'au début du XXe siècle, il sera plus aisé pour Picasso de jouer sa partition, que pour Rimbaud d'interpréter la sienne. 1900 s'était affranchie. L'Avant-Garde était devenue, sinon une institution, du moins un mouvement installé. Et Picasso incarne cette figure paradoxale du prophète iconoclaste devenu une idole fort rentable. Rimbaud, lui, avance ses pions trop en avance. 

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