En Afrique, il ne s'agira plus que « je sois un autre. Il s'agira pour le poète de trouver sa place sur la Terre. "Je est un autre" a déclaré Rimbaud Aujourd'hui; nous allons voir le danger à cultiver en soi trop d’êtres différents. Attention au double jeu !

"Je est un autre" si moderne peut-être un jeu dangereux
"Je est un autre" si moderne peut-être un jeu dangereux © Getty / Westend61

«Plusieurs autres vies me semblaient dues

écrit Rimbaud dans Une saison en enfer. Il ne ment pas, il sera à la fois écolier bohème, adolescent méchant, poète maudit par lui-même, amant d’arrière-cour, voyageur des tropiques, contremaître de chantier, marchand d'armes, et explorateur-cartographe. 

Dans un poème des Illuminations. Ne passe-t-il pas en revue ces figures mutantes ? 

Je suis le saint, je suis le savant, je suis le piéton, je serais bien l'enfant. 

Dans Le vagabond des étoiles, Jack London imaginait l'évasion d'un prisonnier par le rêve. L'homme s'endormait et changeait de destin. Ses rêves alimentaient des courtes biographies très précises. Elles faisaient oublier l'incarcération, c’est-à-dire, l'identité première de l'homme.

Mais la transformation du héros n'était qu’onirique dans le roman de Jack London. Et La clé des songes était une illusion de clé des champs,. T

andis que Rimbaud, lui, vit organiquement ses métamorphoses, c'est à dire que Rimbaud rêve éveillé et ses rêves se ramifient « en grappes d'images » selon la belle expression de Bachelard.

Le jeu du « je est un autre » est une tentation ordinaire, vieille comme les dieux grecs

Dans l'Olympe, les divinités s'emploient toujours aux métamorphoses. Quant à l'homme lui aussi, il a toujours aimé se croire un autre : l'enfant joue aux Indiens, l'adulte joue à se croire important, les uns portent l'uniforme, les autres, des décorations, le mari joue à l'amant, la femme à la sainte irréprochable, le professeur fait l'enfant. Le sage s'enivre de mauvais vin, le bourgeois s'encanaille, le voyou s'agenouille… Cela, c'est le jeu du multiple vécu à l'étage prosaïque.

Mais le « je est un autre » est aussi devenu un programme politique pour une époque mercantile

Au XXIème siècle. La formule ressemble à un slogan la modernité trouve une définition. « Soyez un autre ne croyez être soumis à un déterminisme. Devenez qui vous voulez ! » Clament les nouvelles mœurs. « Sortez de la généalogie, évadez-vous du déterminisme géographique, ne vous laissez pas guider par vos aïeux, les codes ou la loi. Inventez-vous, changez de pays de culture, vivez où vous le souhaitez et comme vous l'entendez. » En somme, la modernité cyber-mercantile enjoint ses enfants à vivre des vies successives, mobiles, fugaces, fulgurantes, dans le grand bazar des virtualités. 

Or, l'affaire des temps classiques résidait dans l'impératif de cerner et de s’empêcher et de transmettre ce qu'on avait été, sans dévier de la programmatique. 

Dans sa lettre de mai 1871, Rimbaud conteste cette vieille loi. « Je est un autre » ouvrira sa Saison en enfer. Plus tard, d'ailleurs, il reviendra sur son idée. Arthur vient souvent à résipiscence, comme s'il s'apercevait qu'il s'était aventuré en des impasses.

Ainsi, en Afrique, il ne s'agira plus que « je sois un autre. Il s'agira de trouver sa place sur la Terre et un an après, son "je est un autre." Il va donner ses vers : 

« C'est mille questions qui se ramifient n’amènent qu'au fond ivresse et folie. »

Oui, le « je est un autre » est un jeu superbe, mais dangereux. Quand on est double, il y a toujours une part de soi qui veut la peau de l'autre. 

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