Arthur craignait sa mère et l'appelait « la bouche d'ombre ». Lui serait-il une bouche d'or ? Aujourd'hui, Sylvain Tesson est fasciné à nouveau par cette voix qui résonne en Rimbaud et qui me semble lui appartenir sans être tout à fait la sienne.

Arthur a débarqué de la campagne ardennaise. Il a 17 ans. Il lit ce soir-là son petit compliment.  « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème, De la Mer, infusé d’astres, et lactescent »
Arthur a débarqué de la campagne ardennaise. Il a 17 ans. Il lit ce soir-là son petit compliment. « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème, De la Mer, infusé d’astres, et lactescent » © Getty / Frederic REGLAIN /

« Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir », écrit-il dans "Le bateau ivre". D'où viennent les visions d'un voyant ? D'où vient qu'un enfant croit avoir vu ce que l'homme a cru voir ?

Pourquoi un garçon de 16 ans qui n'a jamais navigué décrit-il mieux la mer qu'un Tabarly des Quarantièmes Rugissants ?

« J'assiste à l'éclosion de ma pensée », écrit Rimbaud au poète Démeny en 1871.

Il existe un portrait de Rimbaud tiré par Etienne Carjat

C'est Verlaine qui a traîné son ami dans l'atelier du photographe. L'image a eu le même destin que la photographie du Che Guevara par René Burri, Rimbaud et le Che se destinaientt tous deux à la révolution. 

L'un voulait prendre de pouvoir, l'autre réformer la langue. Tous les deux, finirent en effigie de T-shirt pour jeunes rebelles un peu disciplinés. 

On connaît la photo de Rimbaud, le front haut, les traits parfaits, le menton fort, mais la bouche ambiguë.

Le visage est percé de deux yeux extraordinairement pâles. Leur translucidité fait penser à la lentille d'une lanterne magique. Les philosophes se sont intéressés à cette question de la lumière intérieure. D'où vient-elle ? 

Saint Augustin, dans Les Confessions, donne une réponse : « Chaque créature chante ce que Dieu est en elle ». Bien sûr, le prélat attribue l'inspiration à une source divine à laquelle Rimbaud ne s'abreuve pas. Ou alors de loin. Mais c'est l'idée que l'être est une caisse de résonance amplifiant une onde qui est venue d'ailleurs. Et je ne peux m'empêcher de penser que la voix d'Arthur, qui lu un soir en plein Paris, son Bateau ivre et la voix qui le lui dicta, était deux voix distinctes et pourtant confondues.

Imaginons la scène

Verlaine à emmené Rimbaud, un dîner de copains un soir de septembre 1871. Des messieurs installés dans la vie reçoivent le petit campagnard. On boit, on chante, on récite des vers. C'est la gaieté. 

Les hommes ont 30, 40 ans. Ils doivent avoir un gros ventre, car à la fin du XIXème siècle, c'est un blason du contentement de soi. Pour Arthur, ce sont de vieux messieurs. Pour Rimbaud, des éventuels soutiens. Dans les deux cas, des gens sérieux. 

Verlaine leur présente son « petit singe ». Arthur a débarqué de la campagne ardennaise. Il a 17 ans. Il lit ce soir-là son petit compliment. 

« Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème   De la Mer, infusé d’astres, et lactescent »

Et les messieurs sont saisis. Peut-être, sentent-ils un souffle d'effroi. Peut-être les bougeoirs ont-ils vacillé ce soir-là. 

Les amis entendent dans ces instants clamer au coin de la table l'un des plus grands poèmes de l'histoire inventé par un enfant très beau. L'un des convives, Léon Valade, écrira dans une lettre avoir rencontré ce soir-là, un effrayant poète de moins de 18 ans. 

Est-ce lui qui dit plus tard « c'était le diable » au milieu des docteurs. L'expression est juste. Elle renvoie à cette double présence dans l'être qui s'appelle le diable. Cette multiplicité dont témoigne Augustin. Parce qu'à 17 ans, lorsqu'on écrit : « J'ai heurté savez-vous d'incroyables Floride. », c'est qu'on n'est pas tout à fait seul le soir, lorsqu’on se couche tout seul. 

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