Les poèmes d'Arthur Rimbaud projettent des images dans la psyché du lecteur. Il ne démontre pas ni n'explique ni ne juge. Aujourd’hui, Sylvain Tesson s'insurge un peu contre toutes ces tentatives d’expliquer le sens de Rimbaud. Et si on laissait retentir la seule musique de la poésie ?

L'éternité, la mer, le soleil
L'éternité, la mer, le soleil © Getty / sot

Arthur Rimbaud déploie des visions. Le délicieux côtoie l'affreux. Les fleurs poussent sur le pourri. Le torrent charrie tour à tour des cadavres ou des filles, des mouches et des diamants d'acier et d'émeraude

Pas de discrimination dans le choix des matériaux que l'alchimiste précipite dans son creuset. « Tu m'as donné la boue et j'en ai fait de l'or », disait Baudelaire dans Les Fleurs du mal, signifiant par là le pouvoir de transmutation poétique. Pour Baudelaire, l'art devait purifier le réel, cette charogne. 

Rimbaud, lui, ne distingue pas. L'or et la boue se mêlent. Le poète triture sa matière, mélange sa ratatouille. 

Les visions sont saintes ou sales, pures ou endiablées, toujours mêlées, et la parade hallucinée du chamane inscrit dans notre mémoire des images éternelles. Rimbaud parle, un, monde apparaît. Parfois, il ne s'agit que de beauté pure, alors la poésie est un cristal de roche. 

Arthur décrit par exemple les noces de la lumière et de l'eau. La description d'un coucher de soleil est l'exercice littéraire le plus difficile. En général, tout ce qu'on réussit, c'est un crépuscule de kitsch et de banalité. 

Rimbayd ne prend pas une photo avec son IPhone 12 en tendant son bras devant le ciel, comme nous le faisons depuis que ce geste est devenu la nouvelle horizon de l'homme connecté. Il préfère ceci :

« Elle est retrouvée. quoi ?

L'éternité, c'est la mer mêlée au soleil. »

Et voilà : l'éternité, la mer, le soleil. Trois mots, Rimbaud a dit le cosmos

Il réalise avec les pauvres armes du verbe infiniment davantage que ce que pourrait offrir une photographie.

Il n'a pas d'appareil de haute définition, car il y a quelque chose à définir. Il n'a pas de GoPro, car il a un propos. Il n'a pas de drones, car il a un regard. Il n'a pas d'image, car il a le verbe infiniment plus illustratif. Et ce n'est pas nous, ce matin, à la radio, qui allons prétendre le contraire. 

On peut lire la poésie de Rimbaud en laissant défiler les perspectives sans chercher leur sens. C'est un jeu difficile, car l'homme, en général, aime croire que tout possède sa signification cachée. 

Percer le code de la machine Enigma rimbaldienne excite le cerveau des esprits rationnels. Des milliers d'exégètes ont voulu à tout prix que Rimbaud dise quelque chose. Tout décrypteur se légitime lui-même en prétendant que la langue est codée. 

Et moi, j'affirme qu'on peut aussi considérer Arthur comme un fabricant d'images pures, un générateur de visions suffisantes à elles-mêmes et frappées sur une toile pour la seule gloire de leur beauté. 

Parfois, la poésie comme le soleil, la lumière sur l'eau ou le feu sur la plaine est une source pure, comme l'amour, comme la beauté, sans sous-texte, sans signification. 

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