Le monde d'Arthur Rimbaud existe parce qu’Arthur Rimbaud le voit. Non seulement l'œil écoute, mais l'œil crée ce qu'il regarde. Aujourd'hui Sylvain Tesson aimerait que nous convoquions la merveilleuse galerie d’images et de paysages qui ont inspiré Rimbaud pour composer ses enluminures !

L'esthétique rimbaldienne fait sa moisson dans le musée imaginaire occidental.
L'esthétique rimbaldienne fait sa moisson dans le musée imaginaire occidental. © Maxppp / Alexandre MARCHI

C'est la vieille idée que le réel est le résultat de sa représentation, que le poète ferme les yeux et tout disparaît, et tout se recrée.

Les paupières de Rimbaud lui servent parfois à tirer le rideau sur les horreurs du monde et à faire jaillir ses propres images. En témoignent, ces quelques vers d'enfance tirés de Rêver pour l'hiver. 

Tu fermeras l'œil pour ne point voir par la glace grimacer les ombres du soir, ces monstruosités hargneuses, populaces de démons noirs et de loups noirs.

En quelques milliers de vers, Arthur Rimbaud a constitué une sérigraphie d'images, comme s'il avait rassemblé tous les motifs, tous les ornements, les archétypes et les figures de l'esthétisme européen. 

Verlaine ne s'y trompait pas. Avant leur publication, il appela Les Illuminations, Painted Plates. 

Ces enluminures étaient des tableaux qui frappaient des portraits

Ces portraits, disait Le Monde. L'esthétique rimbaldienne fait sa moisson dans le musée imaginaire occidental. Elle emprunte aux camées raffinés, à la joaillerie orientale, au grotesque médiéval, à la tapisserie flamande, au Léviathan moderne, à l'auberge Brueghelienne, à la steppe, à l'étang, aux rêves symbolistes. Et elle mêle le tout au courant dégueulasse de l'égout fin de siècle. 

Sans qu'Arthur ne connut rien de ces peintres, sans même qu'ils ne fussent tous nés, on reconnaît dans ces chansons la douceur de Watteau, le ciel de Turner, l’étrangeté de Moreau, les plaies de Goya, les spectres d'Otto Dix, une fête flamande, un étang de Millet. 

Rimbaud, peintre sans palette, déclenche un big bang dans le Musée de l'homme.

Il convoque l'imagerie de la psyché européenne et produit un troupeau d’"imago" comme disent les psychanalystes jungiens, c'est à dire une galerie d'images pacifiques et de représentations idéales de visions primitives frappées dans le plafond de nos consciences. 

"Imago", c'est aussi le nom que les entomologistes donnent à la forme terminale des créatures de la métamorphose. Le papillon, par exemple, est l'imago de la chenille. Sa forme aboutie, parfaite terminale longtemps maturée dans les entrailles de la terre. La larve est devenue un bijou.

Des images de Rimbaud semblent avoir dormi dans l'âme des générations d'artistes européens avant d'exploser, parfaitement réalisée, aux lèvres d'un barde de 17 ans. 

Dans le début de La saison en enfer Arthur envie d'ailleurs, la félicité des bêtes, les chenilles qui représentent l'innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité. 

Et c'est ainsi que les images de Rimbaud flottent. On les voit, on ne les oublie pas. On aimerait que jamais ne s'interrompe le cinémascope.

Le jeu pourrait continuer longtemps tant que les projecteurs tournent. Arthur, lui-même, fit l'aveu qu'il n'y a peut-être rien d'autre à trouver dans ses vers que des hallucinations d'éclairs, des électrocutions de l'œil, sans message.

« Je suis maître en fantasmagories », dit-il dans Nuit d'enfer et plus loin, « je m'habituais à l'hallucination simple » : Rimbaud, lampe d’Aladin. 

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