Sylvain Tesson vous invite ce matin à un jeu avec Arthur Rimbaud : "On pourrait s'amuser à feuilleter les recueils, à lire un poème et à laisser en nous monter les images. Je lance quelques vers au hasard, je vais laisser à chaque coup surgir à mon esprit les archétypes."

La lecture de Rimbaud, poète de l'image
La lecture de Rimbaud, poète de l'image © Getty / Mihail Miheev / EyeEm

« Que buvais-je à genoux dans cette bruyère

Entouré de tendres bois de noisetier,

Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert. » 

Je ferme les yeux et je vois un chevalier préraphaélite encore intact avant l'orgie. 

« Que leur force soit en paix. 

En attendant le bain dans la mer à midi » 

Je vois des spartiates en acier plantés dans le soleil. 

« Trouve, aux prés fous, où sur le Bleu

Tremble l'argent des pubescences,

Des calices pleins d'œufs de feu »

Je vois les copains de Jack Kérouac fumant leur shit sur la route du flower power.

« Ah l'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze »

Je vois les enfants de Renoir qui croient vainement à l'éternité de leur âge d'or.

« Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse d'ail, 

Et m’emplit la chope immense avec sa mousse dorée, un rayon de soleil arriéré. » 

Je vois la gentillesse des auberges allemandes où règne la gaieté de la liberté. 

« Voilà, c'est le siècle d'enfer et les poteaux télégraphiques vont orner, 

lyre aux chants de fer, Tes omoplate magnifiques. »

Je vois Oliver Twist dans le charbon stupide et l'embouteillage qui est le fourrier de la modernité.

« Hourrah ! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse !

On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !

Hop ! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse !

Belzébuth enragé racle ses violons ! »

Je vois la manducation des morts dans les cimetières du choléra malgache. 

Des pièces d'or jaunes semées sur l’agate, des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraude, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau. 

Je vois un prince arabe paressant dans la caverne des 40 voleurs

« Je me revois la peau rongée par la boue et la peste. Des vers pleins les cheveux et les aisselles. 

Et encore de plus gros vers dans le cœur étendu parmi des inconnus sans âge et sans sentiments. »

Je vois mon grand-père dans la tranchée, à travers les orbites crevés de ses copains de régiment de 14. 

« Quelquefois, je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie »

Là, je vois le bleu baroque d'un grand peintre du ciel espagnol dans un musée très vide, 

« Sur la pente du talus, les anges tournent leur robe de laine dans les herbages d'acier et d'émeraude. 

Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du même nom. »

Là, je vois la sainte vision d'une petite bergère de Lourdes, tourmentée dans sa grotte par ses hormones. C'est à dire par l'amour pour le Christ. 

Lire Rimbaud est une expérience de l'œil. L'œil écoute, à nul plus qu'à Rimbaud, l'apparente oxymore de Claudel ne s'applique. Rimbaud nous Guide. Il écrit des poèmes, de la vision. Il voit la chair de la poésie.

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