Dans sa chronique, Sylvain Tesson nous propose de considérer combien Rimbaud a été récupéré, recyclé, accommodé à la sauce politique ou religieuse… Une spécialité française à laquelle le poète n’a pas échappé.

Rimbaud se serait converti à la fin de sa vie selon sa soeur. Ici Arthur Rimbaud (1854-1891) alite, blessé par Verlaine en 1873. Peinture de Jeff Rosman (1853 - ?), 1873. Huile sur acajou. Charleville, Musée Rimbaud.
Rimbaud se serait converti à la fin de sa vie selon sa soeur. Ici Arthur Rimbaud (1854-1891) alite, blessé par Verlaine en 1873. Peinture de Jeff Rosman (1853 - ?), 1873. Huile sur acajou. Charleville, Musée Rimbaud. © Getty / Josse / Leemage

Le soleil éclaire tous les hommes. C'est son malheur. Chacun se pense alors le récipiendaire privilégié de la lumière. En français courant cela se dit : « tirer la couverture à soi ». Rimbaud a été dépecé par les représentants de toutes les chapelles.

Mais il faut dire que Riimbaud est le premier responsable de sa récupération. 

À force de proclamer que ‘je est un autre’, on se laisse piller par les vautours de l'interprétation.

À vouloir tout dire, tout goûter et tout restituer, le poète a ouvert les vannes de l’interprétation abusive. De surcroît, son hermétisme offrait à tous les lecteurs l’occasion de se prétendre le Champollion de la pierre de Rosette. Les prêtres des écoles littéraires, philosophiques, esthétiques, et même des partis politiques, ont recruté Rimbaud. 

Le bureau de l’enroulement idéologique a joué à guichets fermés

Un proverbe russe illustre cette manière de lire toutes les choses à l'aune de son propre point de vue : « Lorsque le bûcheron entre dans la forêt avec sa cognée, les arbres murmurent : 'Courage, les gars ! Le manche est des nôtres’ ! » 

Dans cette vie, tout n'est que question de point de vue. « Voyez mes ailes, je suis chrétien, vous voyez mon cul, je suis païen », disait Joseph Delteil.

Et le moins bien servi, après ses opérations de récupération, c'est le créateur. Pour la poésie, on repassera. 

La sœur de Rimbaud, Isabelle, commença dès 1891 à modeler la statue d'un Arthur en enfant de chœur. Elle prétendit que le frère était revenu à Dieu sur le lit de douleur de l'hôpital marseillais, où elle avait épongé le front de l'agonisant.

Une conversion peut-être vraie, peut-être inventée, par Isabelle

Nul ne le sait vraiment. Un corps à l'agonie n'est vraiment pas un tapis où lancer ses paris. Paul Claudel participa à la canonisation du petit voyou. Il écrit dans sa préface de 1912 aux Poésies de Rimbaud : « Est-il donc si téméraire de penser que c'est une volonté supérieure qui le suscite dans la main de qui nous somme tous ? ». Amen, frère Claudel !

En 1924, André Breton et Louis Aragon publient Un cœur sous une soutane, pamphlet anticlérical de Rimbaud. Les deux prêtres respectifs de l'Église du surréalisme et de l'Église du communisme signent une préface où ils se disent « heureux de faire ici chavirer la légende de Rimbaud catholique ». Et voilà frère Breton d'arracher Rimbaud à l'Église du Christ pour le verser dans la sienne propre : l'Église du Surréalisme. 

La définition du surréalisme donnée par Breton dans le manifeste de 1924 s'ajuste parfaitement à la tension rimbaldienne : 

Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations. 

Alors, à quelle église, à celle de Claudel ou à celle de Breton, faut-il attacher un poète qui a écrit des charges anticléricales, mais dont le même a composé des proses évangéliques aux accents pascaliens ? 

Décidément, les sergents recruteurs n'y vont pas de main morte et ils s'embarrassent peu du scintillement de l'être et de l'ambiguïté de l'homme. 

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