Les marches de l'enfance ont tissé dans la psyché de Rimbaud la tapisserie d'une campagne maternelle mixes de tableaux hollandais, de ballades gothiques... La marche est l’outil de travail du peintre et du poète. Sylvain Tesson espère que les vers de Rimbaud qu'il va vous citer ce matin vous convaincront de cette idée.

Retour sur le Rimbaud marcheur
Retour sur le Rimbaud marcheur © Getty / Elise HARDY/Gamma-Rapho

Les marches de l'enfance ont tissé dans la psyché de Rimbaud la tapisserie d'une campagne maternelle mixes de tableaux hollandais, de ballades gothiques avec hautes tours crénelées, prairies fleuries et vierges blanches. L’équivalent pictural de cette représentation, s'incarne dans la peinture préraphaélite. En musique, ce serait Lied du Wanderer de Schubert, en poésie, les randonnées teutoniques de Novalis ou d’Hölderlin faisant de la marche l'état suprême de la poésie romantique. 

Pour cette confrérie des chemins noirs, la nature est un havre frappé de motifs : marais, sous-bois, lisières, taillis, champs de blé blonds… Arthur les traversait, il s’y infusait, il les a versés dans son poème. Cet espace géopoétique protège le poète. 

Les blasons de ce monde clair et gentil sont rassemblés dans Ophélie : 

« Le vent baise ses seins et déploie en corolle 

ses grands voiles bercées mollement par les eaux, 

les saules frissonnants, pleurent sur son épaule. 

Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux » 

L’héraldique paysagère de Rimbaud compose une géographie pour chevalier du Roi et Vierge à délivrer

Parfois, pièce majeure de cette géopolitique gothique germanique, une taverne chaude comme "une Batave à grosses mamelles" accueille de voyageurs.

Au Cabaret vert, je demandais des tartines de beurre et du jambon qui fut à moitié froid. 

Arthur trace sa cartographie buissonnière en séchant les cours de Monsieur Izambard avec son camarade Delahaye.  C'est la géographie éternelle de tout enfant qui découvre un jour l'expérience indépassable de la promenade interdite. 

Dans la vie, rien ne sera jamais équivalent à la première fois où l'on a escaladé un mur. 

Rien n'est beau comme sa première belle. J'écris ces lignes au moment où un gouvernement demande à son peuple de produire une attestation pour flâner sous les ombrages. On n'arrête pas le progrès, c'est à dire la descente vers le pire. 

Une vie adulte occupée à rafler des lauriers et des émotions fortes ne sera jamais à la hauteur de la première cavale de l'enfant buissonnier. 

« Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers, 

Picoté par les blés, fouler l'herbe menue, 

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. 

Je laisserai le vent baigner ma tête nue »

L'Enfance de Rimbaud commencera donc dans des ambitions de départ. L’Ardenne étanchera le début de la soif. Le vaste appétit baudelairien des enfants voyageurs. L'Enfance est le premier pas d'une vie en marche. 

La fatigue vient plus ou moins vite. L'âge adulte consiste à se reposer de ses premiers élans. La grande personne sourcille alors sur son enfance. On devient sérieux après ses 17 ans.

Rimbaud, lui, n'interrompt pas le mouvement

Le bateau ivre continuera à voguer sur son air, comme disent les marins. Il faudra à Arthur d'autres horizons : des labyrinthes, des cryptes, des marches de perdition, des réveils douloureux. 

Ensuite, après son installation en Abyssinie en 1880, ce seront d'autres marches aussi incessantes que les mouches dans le soleil, et le néant. La marche, encore. Le mouvement, toujours. La fuite sans cesse. 

Le 10 novembre 1890, il écrit à sa mère depuis Harare :  "D'ailleurs, il y a une chose qui m'est impossible, c'est la vie sédentaire". 

Peut-être est-t-elle nichée là, la vraie malédiction du poète ? Ne plus jamais pouvoir s'arrêter comme un homme qui tombe d'un toit et qui se dit : « Allons, continuons ! »

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