Le monde demeurera inerte si le poète ne le féconde pas de son regard... Aujourd’hui nous allons nous demander ce que Arthur Rimbaud, l’enfant rêveur, devait à l’observation du monde réel.

La poésie c'est le réel
La poésie c'est le réel © Getty / David Madison

Rimbaud révèle rarement le secret de sa fabrique d’images. Dans une Illumination intitulée Aube, il livre les dessous de l'atelier de production. 

Sa théorie ? Le monde demeurera inerte si le poète ne le féconde pas de son regard. Sachez que tout dort autour de nous. La vie est figée dans l'heure bleue. La campagne est pétrifiée, le monde en suspens. Le poète passe, il vivifiera le réel. 

Rien ne bougeait encore au front des palais. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes et les pierreries regardèrent et les ailes se levèrent sans bruit. La première entreprise fut dans le sentier déjà emplie de fraises et blêmes éclats, une fleur, qui me dit son nom.  

On l'imagine allant dans les allées d'Ardenne. N'oublions pas qu'il se livrait « aux écoles buissonnières les plus énormes » comme l'écrit Verlaine. 

Rimbaud fuguait et s'enfuyait, demandait à la route de lui pourvoir des visions, sa bohème, c'était la piste. À pied, il gagna la Belgique et Paris. Il savait marcher puisqu'il savait voir. Il avance souplement. L'Ardenne est un vieux bois magique, traversé par les rayons et les ombres. 

Il y a là les ingrédients de la géographie psychique, des ronces, des sous-bois, des marécages et partout, le « Comorebi » des Japonais, cette pluie de lumière filtrée par le soleil à travers les feuillages. 

Dans un poème du 20 avril 1870, il a 16 ans, il décrit sa promenade 

Par les soirs bleus d'été. J'irai dans les sentiers, picotés par les blés, fouler l'herbe menue. 

Plus loin, il ajoute : 

Je ne parlerai pas. Je ne penserai rien. 

Il ne pense pas car que le monde chante à sa place. Il a réveillé les haleines vives d'un marais ou d'un sous-bois et les fleurs lui parlent et les pierres le regardent. Et la déesse, c'est à dire le mystère du monde et le langage des choses, lui apparaît. 

Alors je levais un à un les voiles. 

Ce n'est pas la Nature qui se dévoile comme dans un brouillard d’Heidegger, c'est le voyant, comme Orphée, qui écarte les brouillards pour atteindre le mystère. 

La déesse lui montre l'arrière-pays, à nous dissimulé. Il a trouvé la formule du lieu. Le monde s'est allumé sous ses pas. Il suffit de regarder vraiment les fleurs pour qu'elles disent leur nom. 

Comme devant les yeux d'un chamane de la forêt amazonienne, entrer en conversation avec la plante dont il vient d'absorber le suc. L'alphabet du vivant a composé le poème pour Arthur et le poète n'a plus qu'à cueillir les visions et à les transcrire. 

Là-bas aussi dans les forêts tropicales, les fleurs ont des yeux, les sous-bois, des oreilles, et les bêtes, des langues seulement accessibles à l'initié. Les visions de Rimbaud ne proviennent donc pas du détraquement de sa perception. La poésie, c'est le réel. 

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