Les évocations poétiques ne sont pas assez fréquentes pour qu'on puisse bâtir une théorie de l'homme aux semelles de chanvre, consommateur frénétique. Aujourd’hui, nous allons nous demander si les hallucinations de Rimbaud sont des rêves éveillés ou des délires d’ivresse.

Boule d'opium
Boule d'opium © Getty

Parfois, les illuminations deviennent des hallucinations. Jugeons du début de Soir historique :

La main d'un maître anime le clavecin des prés. On joue aux cartes au fond de l'étang, miroir, évocateur des reines et des mignonnes.

On se demande si Rimbaud n'était pas sous l'influence de substances qu'on appelait "poisons" dans ces temps du XIXe siècle où la transgression était vraiment transgressive. 

Voir des joueurs de cartes au fond d'un étang signale-t-il un delirium tremens ou une décompensation ? 

La noce de la drogue, de l'alcool et de la littérature est une vieille histoire assez barbante. 

Tout adolescent se passionne pour les expériences de Michaux avec la mescaline, de Cocteau avec l'opium, d'Ernst Younger avec le LSD, de Burroughs avec la marijuana, et chacun se félicite de savoir que Bukowski ne dessoûla jamais. Vous voyez le prétexte, vous voyez l'excuse : "Maman, je me saoule pour devenir poète."

Le haschisch circulait certes dans les milieux zutistes où on le mêlait à l’absinthe mais les témoignages d'un Rimbaud drogué sont presque inexistants. 

Arthur donne bien une Illumination où il semble reconnaître les vertus mentales du « poison ». Mais ce poème est l'un des seuls sur le sujet. 

Les évocations poétiques ne sont pas assez fréquentes pour qu'on puisse bâtir une théorie de l'homme aux semelles de chanvre, consommateur frénétique. 

En outre, il y aurait quelque mauvaise grâce à vouloir trouver une source artificielle aux éclairs du génie

Comme si Arthur ne pouvait pas compter sur son propre feu pour incendier le verbe. La drogue serait l'aveu de son insuffisance. La fumée, le génie des fumistes, si elles ne naissent pas dans les volutes du chillum ou dans les vapeurs d'absinthe, les visions, procéderaient-elles du rêve ? 

Il a rêvé la prairie amoureuse. Quelle dette Rimbaud a-t-il à payer à l'onirisme pour les psychiatres ? Il a reçu la grâce très rare de savoir dire ses rêves. « La prairie, amoureuse » du jeune poète de 7 ans, serait-elle hypnagogique ? Pour les psychiatres, des visions naissent dans l'interstice où l'esprit bascule de la veille au sommeil, le cerveau lâche sa tension, une vision traverse. Cette fulgurance s'appelle image hypnagogique. Les Illuminations seraient-elles les imaginaires hypnagogiques d'un Rimbaud en semi-veille ? 

Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours et, levé, je continuais les rêves les plus tristes.

Le rêve, le songe, le cauchemar, l'excitation, la foi, la rage, l'absinthe, le stupre, l'épuisement, le chagrin, la fumette… elles sont nombreuses, les possibles matrices de l'image. 

Les voiles orphiques qui dissimulent le monde, nous ne saurons jamais comment Rimbaud aussi pris pour les écarter. Le mystère de Rimbaud est là, dans la source de son inspiration. 

On ne comprendra jamais pourquoi un homme a vu quelquefois ce que l'homme a cru voir. 

Je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambour faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel. 

Inutile de percer l'agent déclencheur de la distorsion du réel, ce serait comme démonter un projecteur pour comprendre un scénario de film. 

Mais une fois par siècle, un être béni des dieux perçoit autre chose. Son appareil organique n'est pas accordé aux formes du réel. Arthur, dans une lettre à son professeur, en appelle au dérèglement de tous les sens, sans comprendre que l'opération avait été effectuée pour lui depuis sa venue au monde.

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