Ce soir-là (…) nous étions sous les marronniers, au fond du jardin. Après un de ces longs silences qui remplissaient nos promenades, elle quitta mon bras et me dit :

  • Courons !

Je la vois encore. (…) Elle se mit à courir devant moi avec sa taille fine comme le corset d’une abeille et ses petits pieds qui relevaient sa robe jusqu’à mi-jambe. Je la poursuivis, elle fuyait ; le vent de sa course soulevait par moment sa pèlerine noire, et me laissait voir son dos brun et frais.

J’étais hors de moi. Je l’atteignis près du vieux puisard en ruine ; je la pris par la ceinture, du droit de victoire, et je la fis s’asseoir sur un banc de gazon ; elle ne résista pas. (…)

  • Lisons quelque chose. Avez-vous un livre ? dit-elle

J’avais sur moi le tome second des Voyages de Spalanzani. Je l’ouvris au hasard, je me rapprochai d’elle, elle appuya son épaule à mon épaule, et nous nous mîmes à lire chacun de notre côté, tout bas, la même page. Avant de tourner le feuillet, elle était toujours obligée de m’attendre.

  • Avez-vous fini ? me disait-elle, que j’avais à peine commencé.

Cependant nos têtes se touchaient, nos cheveux se mêlaient, nos haleines peu à peu se rapprochèrent, et nos bouches tout à coup. Quand nous voulûmes continuer notre lecture, le ciel était étoilé.

C’est une soirée que je me rappellerai toute ma vie.

Adèle Foucher
Adèle Foucher © Maison de Victor Hugo/Wikimédia commons / Duvidal de Montferrier
**Ce soir d’été 1819, Victor Hugo a 17 ans, et il embrasse pour la première fois la femme de sa vie, Adèle Foucher. Ils se sont rencontrés dix ans plus tôt, dans la cour qu’ils partagent, impasse des Feuillantines, près de la rue Saint-Jacques à Paris. Sophie Trébuchet, la mère d’Hugo, loue à cette époque le rez-de-chaussée d’un ancien couvent ; l’autre partie est habitée par la famille d’Adèle.** Elle a les cheveux bruns, les yeux noirs, elle aime la littérature et attend de pouvoir épouser Victor. Mais la mère du futur écrivain désapprouve cette union : Adèle ne lui semble pas assez bien pour son fils. Les parents de la jeune fille, prévenus de ce refus, décident d’éloigner Adèle. Et puis les Hugo déménagent, Victor est placé à la pension Cordier avec ses frères, ses parents se séparent, et sa mère meurt en 1821… Le jeune homme est triste, mais il peut alors enfin épouser celle qu’il a toujours aimée. Le mariage est célébré le 12 octobre 1822 à l’Eglise Saint-Sulpice. Quelques semaines avant la cérémonie, Victor envoie à Adèle cette lettre : « _Je conserverai comme toi, sois en sûre, jusqu’à la nuit enchanteresse des noces, mon heureuse ignorance._ »… Et la nuit tant attendue arrive… Hugo, vierge et fougueux, fait l’amour neuf fois à sa femme… C’est en tous cas le chiffre qu’il avance fièrement à la fin de sa vie. Quant à Adèle, elle garde un souvenir moins heureux de cette première fois… Après cinq grossesses en six ans, elle tire un trait sur cette sexualité qui ne lui convient pas, et se consacre entièrement à l’éducation de ses quatre enfants (Léopoldine, Charles, Adèle et François-Victor).
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