La liberté guidant le peuple
La liberté guidant le peuple © Wikimedia commons / Eugène Delacroix

Il y a des scènes que Victor Hugo ne peut pas oublier. Des choses qu’il a vues et qui sont à jamais ancrées dans sa mémoire. A Lille, il a visité des logements insalubres où s’entassent les ouvriers ; à Montfaucon, il a regardé des mères cherchant de la nourriture pour leurs enfants, au milieu de « débris immondes et pestilentiels » ; à Paris, il a entendu le cri d’une jeune femme marquée au fer rouge pour avoir volé du pain…

S’il a tant parlé du peuple dans ses livres, c’est parce qu’il connaît bien sa condition et ses souffrances. Il s’y est non seulement intéressé, mais il a aussi tout mis en œuvre pour tenter d’améliorer leur vie.

La prise de conscience s’est faite avec le temps.

C’est à force de côtoyer le monde que le poète royaliste des jeunes années apprend à connaître « les infortunés ». En 1831, dans le recueil Les Feuilles d’automne , il affirme déjà sa haine de l’oppression, ajoutant « à (s)a lyre une corde d’airain »[1]. Trois ans plus tard, dans son roman Claude Gueux , il raconte la tragique destinée d’un ouvrier emprisonné, là aussi, pour vol de pain. C’est le premier modèle de Jean Valjean, futur personnage emblématique des Misérables … Et puis il y a Ruy Blas, Quasimodo, ou encore Aïrolo dans la pièce très politique Mangeront-ils ? … Tous viennent du peuple. Tous deviennent des héros sous le regard de l’écrivain.

La question sociale – et plus précisément la question de la faim comme enjeu social majeur – fait évolué Hugo politiquement. Il est officiellement à droite jusqu’au début de son exil en 1851, date qui symbolise son entrée dans l’opposition. Mais les journées de juin 1848 ont agi sur lui comme un révélateur. Le peuple était descendu dans la rue pour protester contre la fermeture des Ateliers nationaux. Hugo avait voté pour leur suppression, mais lorsqu’il a vu les insurgés défendre leur cause, il a pris la mesure de leur sort. Quelques semaines plus tard, un nouveau journal fait son apparition : il a pour titre L’Evénement , il est dirigé par les deux fils Hugo, Charles et François-Victor, et il a pour devise une phrase du père : « Haine vigoureuse de l’anarchie ; tendre et profond amour du peuple ».

En mai 1849, Hugo est élu à l’Assemblée législative, toujours sur les rangs de la droite, mais plus pour très longtemps… Son fameux discours sur la misère va changer la donne :

« Je ne suis pas de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de ceux qui pensent et affirment qu’on peut détruire la misère. Remarquez-le bien messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. La misère est une maladie du corps comme la lèpre est une maladie du corps humain, la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu. Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse, car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli. »

Il faut imaginer ce qu’il se passe à cet instant dans l’Assemblée. Pendant qu’Hugo prononce son discours, il est hué par son propre camp, et applaudi par la gauche… Aurait-il basculé du côté du socialisme ? C’est encore trop tôt pour le dire. Mais les derniers mots qu’il adresse aux députés ne laissent aucun doute sur son engagement à venir : « Je déclare qu’ (…) il y aura toujours des malheureux, mais qu’il est possible qu’il n’y ait plus de misérables ». Le mot est lancé. L’écrivain a trouvé son titre…

Hugo mettra quinze ans à finir ce roman, dont une grande partie est rédigée en exil. Avant de s’installer sur les îles anglo-normandes, il pose ses valises à Bruxelles. Là-bas, il écrit deux textes qui signent sa rupture avec la politique française : Napoléon le Petit et Les Châtiments . Dans ce recueil poétique, il harangue le peuple français qu’il aime tant, l’invitant à lutter contre le pouvoir impérial… Et il y a un poème, en particulier, qui mérite d’être cité. C’est « Joyeuse vie », et voici ses derniers vers :

(…) quelqu’un parlera. La muse, c’est l’histoire.

Quelqu’un élèvera la voix dans la nuit noire.

Riez, bourreaux bouffons !

Quelqu’un te vengera, pauvre France abattue,

Ma mère ! Et l’on verra la parole qui tue

Sortir des cieux profonds !

Ces gueux, pires brigands que ceux des vieilles races,

Rongeant le pauvre peuple avec leurs dents voraces,

Sans pitié, sans merci,

Vils, n’ayant pas de cœur, mais ayant deux visages,

Disent : - Bah ! Le poète ! Il est dans les nuages ! –

Soit. Le tonnerre aussi.

[1] Les Feuilles d’automne, XL p135

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