Les pays du Nord de l'Europe ont souvent été montrés comme exemplaires dans leur gestion de la pandémie. Alors que la Suède, qui n'a jamais confiné ses habitants, prend de nouvelles mesures contraignantes et multiplie les recommandations, la Finlande parvient toujours à contenir le virus.

Des Finlandais au marché d’Hakaniemi, à Helsinki, novembre 2020
Des Finlandais au marché d’Hakaniemi, à Helsinki, novembre 2020 © AFP / MARKKU ULANDER / LEHTIKUVA

Il était une fois un pays qui a respecté les consignes de sécurité sans protester, qui avait confiance dans son gouvernement, confiance aussi dans ses concitoyens et un taux de contamination particulièrement bas : bienvenue en Finlande. Vous verrez que tout n'est pas non plus aussi idyllique que ça. 

Avec nous pour en parler :

  • Louise Bodet, journaliste correspondante en Finlande
  • Frédéric Faux, journaliste correspondant en Suède

Extraits de l'entretien

La Finlande est un peu vue comme un modèle dans sa gestion de la pandémie et du virus. On va voir si c'est réellement le cas et surtout jusqu'à quel point. Il y a peut-être un secret finlandais à aller creuser. On aura aussi l'occasion d'aller faire un tour chez les voisins suédois, dont la stratégie, depuis le début, intrigue sans convaincre totalement. En fait, il y a un cas d'Europe du Nord, on va dire les choses comme ça, il y a quelque chose qui se passe dans ces pays du Nord qui est un peu différent des nôtres.

Quelques chiffres d'abord, le virus a réellement l'air de ne pas être à son aise en Finlande  : cinq fois moins important que la moyenne européenne. "Ça remonte un peu à Helskinki" témoigne Louise Bodet qui revient de Finlande, "mais jusqu'ici, on était plutôt dans des moyennes de 60, 65 nouveaux cas journaliers pour 100 000 habitants, ce qui est bien moins que la moyenne européenne"

Est-ce qu'il y a un modèle finlandais? 

Louise Bodet : "Un modèle transposable aux autres pays ? Non. Et ça, on le sait depuis le début de l'épidémie. 

Chacun a ses spécificités, sa géographie, sa culture, sa démographie. Et il y a un chiffre qui est très parlant : la densité de population en Finlande, c'est 16 habitants au kilomètre carré, contre 117 en France. Ça dit déjà beaucoup : les gens vivent beaucoup moins les uns sur les autres que dans les pays latins, tout simplement. 

Il y a aussi une culture scandinave qui n'a rien à voir avec la culture latine : c'est un stéréotype, mais il est confirmé par les Finlandais eux-mêmes et par les Français qui vivent en Finlande. Effectivement, c'est une culture issue du protestantisme et la zone de confort personnel est beaucoup plus étendue que la nôtre. Il y a une blague là-bas qui dit que "vivement la fin de tout ça parce qu'actuellement, on demande aux Finlandais de garder des distances de deux mètres, mais vivement qu'on revienne à la normale : quatre mètres !" Ça dit tout. On aime beaucoup là-bas se balader seul dans la forêt, il y a un rapport à la nature qui est aussi très différent. Tout ça, on dirait que c'est des poncifs mais c'est la réalité. 

Et puis, il y a aussi cette responsabilité individuelle, l'idée que oui, on prend ses responsabilités, on respecte les règles collectives, on fait confiance aussi aux institutions (institutions qui ont réagi très tôt, dès l'apparition des premiers cas). Tout ça nous éloigne beaucoup, beaucoup de ce qui se passe en France".

C'est vraiment intimement lié à la culture scandinave : on a confiance dans le fait que les gens vont respecter les préconisations sans qu'on les y oblige par la peur du gendarme. 

Il y a une relation aux institutions qui est faite de confiance. Les gens se disent même plutôt contents de leur sort. Ils se sentent protégés et ils ont l'impression de se protéger, aussi, collectivement, en respectant les règles. Ca n'est pas du tout la même atmosphère qu'en France.

Il  y a eu un confinement en Finlande

Louise Bodet : "En effet, c'est bien ça la différence avec la Suède. C'était un confinement assez strict, pendant deux mois, dès l'apparition des premiers cas en mars : fermeture des bars et des restaurants, interdiction de quitter la région d'Helsinki. Certains habitants sont allés rejoindre leur chalet (beaucoup de gens là-bas ont un petit chalet dans la région, au bord d'un lac) pour s'y confiner. De fait, la liberté de mouvement était entravée. Mais finalement, du coup, les chiffres sont restés très bas. Ça a été pris très tôt et en mai, ils ont desserré l'étau". 

La Finlande était déjà au télétravail avant la covid

Louise Bodet : "Avant la crise sanitaire, on était à des taux de quasiment 20%. Aujourd'hui, c'est plus de 60% des salariés qui sont en télétravail; c'est énorme et c'est évidemment lié à la très forte numérisation de cette société qui est une société riche où chaque famille dispose de plusieurs écrans. Mais cela aussi, évidemment, beaucoup aidé pour les cours à distance, les cours des collégiens, des lycéens qui ont pu avoir leurs cours à distance dans des conditions vraiment très favorables". 

Comment les Finlandais ont regardé le choix de l'immunité collective chez leurs voisins suédois ?

Louise Bodet : "Il y a un fait très éclairant. C'était en fait au mois de mai, les pays scandinaves ont voulu créer une bulle de voyage, c'est à dire de pouvoir voyager entre eux et en excluant les pays du reste de l'Europe qui étaient trop contaminés. Et la Finlande, tout comme la Norvège, n'ont pas voulu que la Suède participe à cette bulle de voyage. Parce que oui, les taux de contamination en Suède étaient et sont toujours beaucoup plus élevés que chez eux. Cette petite tempête diplomatique dit beaucoup parce que ce sont des pays extrêmement proches, par ailleurs, qui ont une culture commune, mais une politique communes, des échanges, et même d'un point de vue militaire, ils travaillent vraiment main dans la main. Et donc, ça veut tout dire.

Et puis aujourd'hui, les autorités sanitaires finlandaises n'hésitent pas à faire la comparaison. J'ai rencontré notamment le directeur de la sécurité sanitaire à l'Institut national de la santé et du bien être, il dit bien "Regardez les densités sont quasi similaires mais on n'a pas eu la même stratégie". Alors il n'est pas question, évidemment, de dire que l'"on a gagné" parce que ce n'est pas du tout du tout l'esprit en Finlande. Ils sont même assez inquiets de l'hiver qui arrive. Mais par contre, ils font la comparaison. Ils disent "On a quand même eu raison d'opérer ce semi confinement dès le printemps". 

Et en Suède, justement, comment ça se passe ?

Frédéric Faux (qui revient tout juste de Suède) : "Depuis le début de l'année, la Suède vantait sa constance face à l'épidémie : c'était toujours les mêmes recommandations, les écoles et les commerces ouverts, la distanciation physique privilégiée, très peu d'obligations. Mais voilà, on s'est aperçu que les Suédois ne suivaient pas aussi bien les consignes des autorités. La vigilance depuis ce printemps s'est relâchée et depuis quelques semaines, en fait depuis l'arrivée de la deuxième vague ici, ce n'est plus tout à fait le même tableau : les Suédois ont vu coup sur coup l'interdiction de la vente d'alcool après 22 heures, le retour de l'interdiction des visites dans les maisons de retraite, la limitation des tablées dans les restaurants à huit personnes et depuis mardi, ça a été présenté comme une mesure historique, la limitation de tous les rassemblements publics à huit personnes".

La Suède aurait-elle changé de stratégie ?

Selon l'épidémiologiste Anders Tegnell, architecte en chef de la lutte contre le coronavirus en Suède : "On n'a pas vraiment changé la base de notre stratégie. Ce sont les mêmes mesures : restez à la maison si vous êtes malade, travaillez à la maison, lavez-vous les mains et évitez les foules. Ces mesures sont les mêmes mais on en sait beaucoup plus aujourd'hui sur le virus, on peut faire une régulation plus fine et adapter nos conseils d'une meilleure façon que nous ne le faisions jusqu'à maintenant."

Frédéric Faux renchérit : "Cette limite de 8 personnes pour les rassemblements publics, ça ne veut pas dire que la police va traquer les groupes dans les rues : ça ne s'applique qu'aux événements destinés au public et nécessitant une autorisation de police, comme les spectacles, manifestations, les conférences, les compétitions sportives. En fait, de ce côté là, il n'y avait déjà pas grand chose et ça ne va pas changer beaucoup la vie quotidienne des Suédois. En revanche, le Premier ministre a aussi donné des recommandations nouvelles : n'allez pas à la bibliothèque, n'allez plus au gymnase, n'organiser plus de fêtes. Il veut que cette "règle des huit" soit appliquée volontairement partout. Et c'est peut être ça qui a choqué le plus les gens ici". 

Diana, 23 ans, témoigne : "En Suède, on fait plus confiance aux autorités indépendantes, comme l'autorité de santé, dont tout le monde suit les conférences de presse. Donc oui, ça a été assez perturbant d'entendre le Premier ministre dire "Fais pas ci, fais pas ça", on sent que le climat politique est en train de changer. On se rapproche d'autres pays où le ton est plus agressif."

Pourquoi n'y a-t-il pas de confinement en Suède ?

Est ce que le gouvernement ne veut pas le faire ? Ou est ce qu'il ne peut pas le faire ?

Frédéric Faux : "c'est tout le débat qu'il y a en ce moment en Suède. Les constitutionnalistes ne sont pas d'accord entre eux, mais pour résumer, la Suède n'aurait pas les moyens d'imposer une législation d'exception en temps de paix, comme c'est le cas en France, par exemple.

Et surtout, on l'a entendu dans les propos de Diana, ça n'est pas du tout dans la culture d'un pays où l'on fait confiance aux experts, où l'on n'a pas l'habitude de voir les élus se comporter en chefs et donner des ordres. Je suis allé à la sortie d'un gymnase pour avoir la réaction des clients : tous m'ont dit qu'ils seraient plus prudents, qu'ils avaient en quelque sorte compris la leçon, mais qu'il continuerait à y aller tant que ça serait ouvert." 

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Programmation musicale

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  • JJ CALE - After midnight
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