Dans "Délivrances", Toni Morrison explore de nouveau le thème de l’identité noire, mais le plus souvent sous l’angle du mal-être et de la violence intériorisée.

L’élection de Barack Obama en 2008 n’a pas apaisé les tensions raciales aux Etats-Unis, comme on aurait pu le penser. On le voir régulièrement avec des faits divers dramatiques (la semaine dernière encore, deux Américains noirs abattus par la police. A Dallas, cinq policiers abattus par un tireur embusqué noir). Violence extérieure, mais surtout violence intériorisée, c’est le thème de prédilection de Toni Morrison. On le retrouve dans son dernier roman, Délivrances.

Délivrances, c’est l’histoire d’une jeune femme qui souffre depuis qu’elle est petite fille parce que sa mère trouve qu’elle est trop noire. La mère est une mulâtresse au teint blond. C’est sa voix qu’on entend au début du roman. Elle dit sans tabou l’effroi et même le dégoût que sa fille lui inspire. Sujet pas facile. Toni Morrison n’a pas peur de prendre à bras le corps. Dès son premier roman, L’œil le plus bleu, elle imagine une petite fille noire qui rêve les yeux bleus. Qu’est-ce que ça fait quand on ne correspond pas aux canons dominants de la beauté ?

Comment va-t-elle s’en sortir, cette petite Lula Ann ? Elle est prête à faire n’importe quoi pour plaire à sa mère. Et donc elle va faire quelque chose d’effroyable, que je ne raconterai pas ici. Et puis devenue jeune femme, elle prend sa revanche. Elle se réinvente. Elle change de prénom. Elle lance une ligne de cosmétiques pour les femmes noires intitulée « Toi, ma belle ». Elle suit les conseils des magazines féminins (n’ayez pas honte, mettez en valeur ce que vous avez d’unique, etc) et elle s’habille exclusivement en blanc pour faire ressortir encore plus sa peau très noire. Elle a le sentiment qu’elle a tout réglé, une fois pour toutes. Mais elle se trompe.

Mais le jour où son fiancé la quitte en lui disant : « Tu n’es pas la femme que je veux », tout s’effondre. Je ne vais pas tout vous raconter, ce serait dommage. Mais je peux vous dire qu’elle entreprend un voyage initiatique à la recherche du fiancé perdu. Elle fait des rencontres, elle est confrontée à des épreuves, elle se transforme physiquement. Ses seins disparaissent complètement. On glisse dans l’univers du conte, avec des éléments de fantastique. C’est la formidable liberté de Toni Morrison. Elle n’hésite pas à jouer avec les genres. Quant à notre Lula Ann, au bout de son voyage, elle rencontre une vieille dame noire, majestueuse, qui vit dans une caravane, qui détient les clés de la délivrance, justement et qu’on imagine volontiers sous les traits de Toni Morrison.

Délivrances de Toni Morrison est publié aux éditions Bourgois.

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