Soyons honnêtes pour une fois. Lorsque les éditions Gallmeister se sont fondées il y a quelques années en France en traduisant essentiellement un genre américain, le « nature writing », nous n’étions guère intéressés a priori. Même si la diminution de la part descriptive dans le roman contemporain, notamment français, est un sujet qui nous touche et nous a sensibilisé au point de vouloir fonder à un moment donné une Société protectrice de la description dans la littérature (SPDL) — société aux statuts contraignants, exigeants, presque balzaciens sinon naturalistes — non sans quelque paradoxe nous étions tout de même assommés à l’idée d’affronter de longs romans écolo baba cool sur le désert du Nevada ou du Colorado. Avec tous leurs aspics menaçants, leurs vautours tournoyant, leurs rochers culminants… Fait chier.

Mais le surgissement l’année dernière de l’antithétique David Vann a changé la donne : un caillou s’était glissé dans la chaussure du « nature writing ». Antithétique, car David Vann, sans doute parce qu’il est originaire de ce bout du monde qu’est l’Alaska où se situent ses deux premiers romans, est à l’inverse de ses confrères dans un rapport non élégiaque à la nature. Foin de lyrisme panthéiste chez lui ! Son romantisme s’arrête à la porte des cabanes en rondins que ses personnages ont l’habitude de construire dans des endroits insulaires et hostiles. De fait, « Sukkwan Island », était le genre de livre après la lecture duquel vous n’aviez plus envie de faire du camping, et surtout pas en Alaska.

Cette robinsonnade psychotique entre un père et son fils, trouée en son milieu par l’inénarrable, montrait surtout une nature belle et rébarbative, contraignante par sa démesure, indifférente à la piétaille humaine. Le bon sauvage n’existe pas chez David Vann. Ce que cet auteur raconte, en tout cas jusqu’à présent, c’est plutôt comment l’organisation grandiose, monumentale, quasi féérique de la nature, faune et flore confondues, renvoie sans cesse l’homme, tel un fétu, à la folie venteuse de son organisation interne. La nature ne se dérègle pas, l’homme si. Pour la bonne raison que si la nature sait parfois se déchaîner, si en bonne marxiste elle peut se libérer de ses chaînes à grands coups d’ouragans ou de tornades, l’homme demeure lui cadenassé à la platitude de son malheur. Vann a beaucoup étudié la tragédie antique. Il en reste quelque chose de moderne dans ses romans.

On peut toutefois se demander si cette façon de traiter à rebrousse-poil le thème de la nature que notre époque nous invite à respecter, à chérir, à admirer dans toute sa biodiversité (quand ce n’est pas à voter pour elle), n’est pas ce qui a empêché pendant dix ans « Sukkwan Island » de trouver un éditeur. L’écriture en était pourtant parfaite, comme le succès le démontrera sans surprise : c’est celle d’un Stevenson ou d’un Conrad d’aujourd’hui. Son réalisme n’avait rien d’intellectuel ou de livresque, il semblait manuel et expérimenté dans les plus petits détails.

En anglais, le second roman de David Vann a pour titre « Caribou Island ». Mais pour que le lecteur français ne s’emberlificote pas avec « Sukkwan Island », Gallmeister a préféré l’intituler « Désolations ». Vann semble très content de cette trouvaille qui a l’avantage certain d’unir l’âme et le paysage ; mais nous, beaucoup moins, à dire vrai. Car il nous semble bien que la ressemblance des titres avait le mérite de mettre en relief l’inquiétante familiarité des deux romans.

A bien des égards, en multipliant échos et réminiscences, « Désolations » semble en effet réécrire « Sukkwan Island » sous une nouvelle amplitude, être comme son grand frère : David Vann qui monte symphoniquement en puissance, se déploie, s’élargit tout en restant au cœur (au chœur) de ses thèmes névrotiques. Au huis clos torrentiel entre un père et un fils se substitue donc un roman choral dont une demi douzaine de personnages se disputent la vedette, chapitre après chapitre. Ils vont par couples, ou plutôt par paires, lesquelles se disloquent lentement sous l’impavidité des froids paysages de la péninsule de Kenai, au sud d’Anchorage. Après le roman du père, c’est donc le roman de la paire. Il y a Monique et Carl, deux jeunes touristes de vingt ans qui permettent au romancier de poser en contrepoint sur la région et ses habitants un regard naïf et hétérogène. Puis il y a les autochtones, Irène et Gary, en pleine glaciation sentimentale après trente ans de mariage, de mensonges et de reniements intimes (ils vont personnifier le thème de l’échappée belle, déjà au cœur de « Sukkwan Island », toujours impossible chez Vann parce qu’elle prend la forme curieusement inversée d’une construction rêvée). Et leur fille Rhoda, assistante vétérinaire (qui va soigner les migraines de sa mère avec des antalgiques pour animaux), ainsi que son fiancé Jim, dentiste qui va trouver lui un sens à sa vie (ce sera en l’occurrence le sexe, la bonne baise de derrière les fagots) entre les bras de la jeune et sadique Monique. Ce qui est l’occasion au passage pour Vann de dresser un nouveau portrait sans concession de son père, lui-même dentiste et coureur de jupons en Alaska. Le thème du suicide — par pendaison, cette fois — est aussi présent dès la première page. Dans « Désolations » tous les personnages, ceux qui ne s’en tireront pas et ceux qui s’en tireront momentanément, sont en quelque sorte des suicidés de l’Alaska, comme Artaud le dirait de la société. Ils foncent dans le décor.

David Vann avoue volontiers : Cormac McCarthy est son romancier préféré. Mais « lui fait dans l’horreur », ajoutait-il, comme si par comparaison Vann écrivait quelques bluettes sentimentales ! Ce qui donne en tout cas du prix et un réalisme certain à son écriture, comme à celle de McCarthy, dans la grande tradition américaine, c’est le sentiment de vécu. Quand il raconte la construction d’une cabane, David Vann sait de quoi il parle (il a par exemple construit lui-même son bateau). Quand il raconte le travail dans une usine de poissons, on sent qu’il y a lui-même travaillé, et il le confirme volontiers. Avec celles qui décrivent les paysages gigantesques de l’Alaska, ces pages sont peut-être les plus belles de son roman : « Il n’y avait que des hommes au début de la chaîne, jusqu’au poste suivant, à l’éviscération. Les boyaux circulaient sur un petit tapis roulant jusqu’à une autre employée qui triait les œufs, les poches rouges, dans un panier en plastique. Comme un devin lisant l’avenir dans chaque amas de boyaux sur le plan de travail devant elle. Puis elle nettoyait le tout d’un geste souple avant l’arrivée du tas suivant ». Comme si David Vann était littérairement passé du « nature writing » au naturalisme.

Arnaud Viviant

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