On se souvient de Robert Mitchum dans « La nuit du chasseur » avec ses phalanges tatouées pour la main gauche du mot LOVE et pour la main droite du mot HATE. Eh bien, c’est amusant, Alain Guyard a exactement le même tatouage, sauf que chez lui, c’est avec les mots TOUT et RIEN. Un bon moyen mnémotechnique quand vous passerez en librairie : les pognes de ce « philosophe forain » comme il aime à se définir, « en grève illimité avec l’Education nationale » se plait-il à ajouter, sont reproduites sur la couverture de son premier roman « La zonzon ». Pour cette raison et d’autres à venir dans cet article, vous ne devriez pas le rater.

En réalité, Alain Guyard est déjà une petite starlette sur Internet où les vidéos de ses cours de philo tournent librement sur les sites de partage. Ici, on peut le voir lors d’un séminaire pour la prévention du suicide en prison, donner en sept minutes montre en main un cours sur « L’être et le néant » de Sartre. C’est splendide, marrant, percutant, et ça laisse tout le monde scotché. Là, sur une place de village ensoleillé, au pied de l’église, il développe le concept d’anaïdeia, l’absence de toute retenue, cher à Diogène, et non seulement tout le monde est mort de rire, mais tout le monde comprend. « Diogène Consultants », c’est d’ailleurs le nom de l’association qu’a fondé Guyard avec d’autres profs de philo et qui enseigne partout, sauf dans les écoles : cabarets, maisons du peuple, bibliothèques de quartier, centres sociaux, bistrots et, évidemment, zonzon. Diogène Consultants organise des soirées « PPPPPP », acrostiche de « Purée !… Peuvent Pas Parler Peuple, ces Putains de Philosophes !… » et des soirées « QQQQQQ » (« Quêter la Quintessence ? Quereller le quidam ? Ou Quitter Quasiment le Quotidien ? »).

Bref, Guyard est le prof de philo que vous auriez rêvé d’avoir en Terminale. En 2008, dans l’émission de Daniel Mermet « Là bas si j’y suis » sur France Inter, il donne un cours de philosophie politique intitulé « Pourquoi vaut-il mieux avoir les bourses en action que des actions en bourse ? » et sous-titré « Devenir et fin de l’échange marchand à la lumière de l’anthropologie maussienne », où il aborde, avec un sens certain du show, les pensées de Hobbes, de Smith et de Mauss. C’est l’anti-Onfray. Et c’est pourquoi on n’est pas étonné de lire en quatrième de couverture de son premier roman, ceci : « Tremblez, rédacteurs du Philo Magazine et petits philosophes branleurs qui se la pètent anars et posent en rebelles en lisant du Onfray… L’hallali de la philosophie confisquée par les bourgeois a sonné !… Bientôt vont débouler sur les champs de course du concept des lascars sans foi ni loi, citant Stirner, Paul Lafargue et Georges Sorel !… » Car pour son premier livre, Guyard n’a pas été chercher bien loin l’inspiration : comme le titre l’indique, il raconte sa life de prof de philo en prison, recruté par le SPIP, le Service Pénitentiaire d’insertion et de probation (« le truc qui fait dans le social en prison, comme le porc à l’ananas dans le sucré au milieu du salé ») en y ajoutant juste ce qu’il faut de romanesque. Et en écrivant dans une langue argotique et imagée qui tient à la fois de Frédéric Dard, de Michel Audiard et d’Alphonse Boudard, que des dards.

Lazare Vilain (c’est le nom du prof) va donc expliquer derrière les barreaux que la philosophie est née en prison, que le premier des philosophes, Socrate, a été mis en examen, avant d’être présenté devant le tribunal populaire où il a refusé l’aide d’un avocat et préparé tout seul sa défense. « Donc, la philosophie, c’est quoi ? » demande un taulard. « De sacrées conversations de parloir, rien d’autre », répond Lazare Vilain. Ce sont les meilleurs passages du livre, on y sent tout le vécu de Guyard, par exemple quand il raconte combien un cours sur le doute radical chez Descartes fait mouche dans cet univers où « l’enfermement, le climat anxyogène, le nombre incroyable de malades mentaux, l’usage des drogues fait que la frontière entre rêve, fantasme et réalité s’étiole ». Généralement, écrit-il, c’est l’occasion pour les détenus « de raconter des prises de came, ou des expériences psychotiques ou mystiques ».

Mais Vilain n’est pas qu’un bon prof de philo. Au Kalinka, le bar où il a ses habitudes, tenu par une Ukrainienne « nichonnée et pommetée comme une gravure de mode stalinienne », il se fait alpaguer par Riccioli, un maffieux qui a par ailleurs ses entrées au ministère de la jeunesse et des sports. Riccioli demande à Vilain d’oublier un peu sa morale kantienne et de faire passer des enveloppes aux détenus.

C’est le début du romanesque dans lequel va bientôt s’immiscer la belle et mystérieuse Leila, prof de musique en zonzon et, se raconte-t-il, veuve d’un caïd. Vilain est amoureux, il gagne du blé, le dépense en clandé, mais ça commence à chauffer pour son matricule. Dans le plus beau chapitre du roman, le septième, il va s’initier aux armes. Dans ses chroniques, Jean-Patrick Manchette se plaignait souvent des auteurs de romans policiers qui confondaient pistolet et revolver, là il aurait salué un maître. Sur une demi-douzaine de pages, Guyard fait claquer son sens balistique du dialogue et de la précision technique : « Le SP 2002 que tu tiens dans la main est la nouvelle dotation des flics… Les condés, ils avaient des MAS G1, des vieux Beretta 92F, ou même des Manurhin avec cinquante ans de service, qu’avaient servi à la chasse aux Juifs pendant l’Occupation… et combien j’en ai vu, des Manurhin, avec un bout de Scotch ou un élastique pour retenir le chargeur… C’était plus une arme de service, c’était une descente d’organe ».

Certes, « La zonzon » a ses faiblesses, ses passages à vide, et cinquante pages en trop. Guyard est bavard, sa plume est vagabonde, il développe des anecdotes inutiles, ne crache pas sur un énième portrait de taulard marseillais. N’empêche : au milieu des manèges trop enfantins et des grandes roues de paon autobiographique, le philosophe forain est sans doute l’une des meilleures attractions de cette rentrée littéraire

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