Philippe Sollers semble avoir pris désormais le rythme de son collègue et ami, le romancier américain Philip Roth, à savoir un roman par an. Sollers a toujours eu le génie des titres, mais en ces temps chargés, moroses, pour ne pas dire plombés, « L’Eclaircie » est à mon avis l’un de ses plus beaux. Il annonce de la lumière. « Mehr licht », plus de lumière, est la dernière phrase qu’a prononcé Goethe avant de mourir, en plein siècle des Lumières. Eh bien, voici un roman éclairé. Pas étonnant donc qu’il tourne principalement autour de la peinture, surtout celle d’Edouard Manet et celle de Picasso. Alors, évidemment, il est impossible de résumer un roman de Sollers, pas plus, disons, qu’il n’est possible de résumer les derniers films de Jean-Luc Godard, sans doute l’artiste le plus proche de Sollers dans l’art, non pas d’évincer, mais d’éviter la narration (n’oublions pas la grande connivence de Godard et Sollers au début des années 80, une époque où ils dialoguaient et travaillaient souvent ensemble).

Sollers, on le sait, s’est toujours intéressé à la figure de la Femme, mais ce qui fait la particularité de ce roman-ci et son aspect émouvant c’est qu’il nous parle ici de la Femme en tant que sœur. Plus intime que jamais, l’écrivain évoque sa sœur Anne, son aînée de 6 ans, morte d’un cancer. Il nous confie son désir d’inceste avec elle, il nous explique en somme ce que cela fait, pour un homme, d’avoir près de lui cette femme interdite qu’est une sœur. Manet n’avait pas de sœur, mais Sollers nous raconte son roman familial compliqué : Manet aurait en effet épousé la professeur de piano que son père avait embauché pour son fils, puis engrossé. Autrement dit, l’enfant que Manet a élevé comme son fils était en réalité son demi-frère… Picasso, quant à lui, a eu deux sœurs : l’une décédée enfant, et l’autre Lola, qui a clairement servi de modèle pour l’une des Demoiselles d’Avignon… Voilà le centre de gravité du livre : la sororité comme un puits de lumière. Et puis, tout autour, il y a des pages satellitaires, par exemple un portrait assez moqueur d’Alain Minc, très reconnaissable, même s’il n’est pas désigné sous ce nom ; un autre de François-Marie Banier. Et puis aussi, au passage, des coups de pied de l’âne à des collègues écrivains, l’un pas trop méchant à Pierre Michon, et un autre, beaucoup plus cruel, il faut bien le dire, à Frédéric Beigbeder…

Les cinquante premières pages sont parfaites. Comme toujours, Sollers est très doué pour les attaques, au sens musical du terme. Après il y a à boire et à manger, mais ici, par rapport à d’autres romans de Sollers, c’est la lumière dans l'écriture qui change tout.

«L’Eclaircie» de Philippe Sollers © Radio France - 2012
«L’Eclaircie» de Philippe Sollers © Radio France - 2012 © Radio France
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