"Chet Baker pense à son art" d'Enrique Vila-Matas
"Chet Baker pense à son art" d'Enrique Vila-Matas © Radio France /

« Chet Baker pense à son art » de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas est certes un livre de commande (pour la collection que dirige Colette Fellous au Mercure de France) mais c’est également un chef-d’œuvre. Paul Valéry lui-même ne disait-il pas : « Mes plus beaux poèmes, je les ai écrits sur commande » ?

Voilà l’histoire, si l’on peut dire. L’année dernière, Vila-Matas préfaçait le roman d’un écrivain argentin, Sergio Chejfec « Mes deux mondes » (traduit ici aux éditions du Passage du Nord-Ouest) en disant que Chejfec se situait au croisement de Simenon et de Joyce, ce qui, ajoutait-il, « ouvrait une perspective très intéressante pour le roman du futur ». Croisement des plus improbables puisque Joyce et Simenon sont dans l’ordre littéraire à l’opposé comme l’est et l’ouest : le premier, souvent qualifié d’écrivain expérimental, est réputé pour avoir écrit le livre le plus illisible de tous les temps, « Finnewans Wake » ; l’autre Simenon est au contraire connu pour son réalisme commercial. Mais cette préface est le point de départ de « Chet Baker pense à son art ».

Maintenant la situation. Pour écrire ce livre de commande que Vila-Matas définit comme une « fiction critique », le méta-romancier (je veux par là, le romancier qui a l’habitude de bâtir des romans sur des romans) a quitté l’Espagne et sa famille pour aller s’enfermer dans une chambre d’hôtel à Turin. Avec lui, il a emmené 21 livres ainsi qu’ un iPod qui ne semble contenir que des reprises par d’autres groupes du célèbre morceau de Bauhaus, « Bela Lugosi’s Dead »… Ajoutons pour être tout à fait complet que cette chambre d’hôtel turinoise se situe à deux pas de celle où, en 1794, Xavier de Maistre a rédigé ce chef d’œuvre de la littérature qu’est « Voyage autour de ma chambre » durant les quarante-deux jours où il était aux arrêts de rigueur pour s’être battu en duel.

Mais c’est un autre duel qui se joue dans la chambre d’hôtel de Vila-Matas : celui opposant deux romans, d’une part, le radical « Finnegans Wake » de James Joyce, parangon de l’illisibilité, au roman de Simenon, simple, clair et puissant, « Les Fiançailles de Monsieur Hire ». Avec plusieurs questions : lequel des deux livres reflète le mieux la réalité ? On sait bien tous, réfléchit Vila-Matas, que la réalité nous apparaît comme « barbare, brutale, muette, sans signification » ? Dès lors, n’est-ce pas l’illisible de « Finnegans Wake » (que Vila-Matas déclare sans ambage n’avoir jamais lu en entier, car ce n’est pas le but d’un tel livre que d’être lu ainsi) qui décrit le mieux le réel ? Oui mais, l’être humain n’a-t-il pas un besoin vital qu’on lui raconte des histoires, bien ordonnées, séquencées, qui certes font la démonstration d’un réel stable, moins troué, qu’il ne l’est en réalité, mais qui le calme ? Vila-Matas le déclare : il aime autant « Finnegans Wake » que «Les Fiançailles de Monsieur Hire ». Certes, il trouve dommageable en termes artistiques que le lisible – autrement dit le marché – l’emporte sur l’illisible. Mais sa tentative, tandis que s’enchaînent les versions de Bela Lugosi’s Dead, est de réconcilier « Finn » et « Hire » même de façon schizophrène, comme Dr Jekill et Mr Hyde.

Un mot pour finir sur le titre : « Chet Baker pense à son art ». Vila-Matas explique que lorsqu’il était à New York, et que la nuit on voyait un homme fumait tout seul dans sa voiture arrêtée, on disait rituellement : « Tiens, c’est Chet Baker en train de penser son art ». Impossible de savoir si c’est vrai. Mais putain, qu’est-ce que c’est beau ! Un chef d’œuvre, on vous dit…

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