"Tanger 54"
"Tanger 54" © Radio France

« Tanger 54 », tient à la fois de l’essai et du document. Il est signé d’une critique d’art, Mona Thomas, qui essaie de retrouver l’origine d’un dessin que l’acteur Gérard Desarthe a acheté dans une « foire à tout » en Normandie pour 20 euros et qui pourrait bien se révéler beaucoup plus précieux. C’est un peu notre fantasme à tous. Qui n’a pas hanté une « foire à tout » ou un « vide grenier » en espérant faire l’acquisition pour trois francs six sous d’une pièce précieuse ? C’est peut-être ce qui est arrivé à l’acteur Gérard Desarthes un dimanche de juillet 2010 sur le marché de Beuzeville, un village situé entre Pont-l’évêque et Honfleur. Là, il achète pour vingt euros un pastel de 30 cm sur 30 représentant un jeune Arabe. Mais, s’il l’achète, ce n’est pas pour sa beauté intrinsèque. Mais parce qu’il y a écrit sur le coin inférieur droit du dessin : « Will S. Burroughs, Tanger 54 ». William Burroughs ! Le célèbre écrivain américain, le pape de « beat generation », l’inventeur en littérature du « cut up », qui se trouvait bien à Tanger en 1954. « C’est quoi ? » demande Gérard Desarthe au vendeur, « c’est moche, non ? ». « Oui, c’est moche », répond l’autre. « C’est combien ? ». « Vingt euros ». Et en payant, Desarthe se dit qu’il vient peut-être de faire une sacrée bonne affaire.

Ensuite, la critique d’art Mona Thomas rejoint Desarthe pour déjeuner. Tous les deux observent la pièce. Evidemment, elle ne représente pas Burroughs, mais, on l’a dit, un jeune Arabe. Le tableau est reproduit au début du livre. Se pourrait-il alors que ce pastel soit une œuvre dédiée à William Burroughs ? Oui, mais dans ce cas, il y aurait écrit : « Pour » ou « For » (en anglais) Will S. Burroughs… Or là, il y a juste écrit : « Will S. Burroughs, Tanger 54 ». Mona Thomas décide donc de mener l’enquête, de remonter la piste, et donc, ce qu’on va lire, c’est le fruit de ses recherches, de ses ruminations… Et très vite, elle va découvrir qui est le jeune Arabe représenté sur ce dessin au pastel. Ce jeune Arabe s’appelle Ahmed Yacoubi, et il deviendra plus tard, dans les années 70, un peintre réputé à New York. En 1954, à Tanger, Ahmed Yacoubi était le jeune amant d’un autre écrivain américain, Paul Bowles, qui était par ailleurs l’ami de William Burroughs. L’enquête de Mona Thomas se déploie alors dans ce Tanger de 1954, une ville dont Burroughs disait qu’elle était alors « le pouls du monde, entre rêve et réalité ». C’est qu’on trouve tout à cette époque, à Tanger, de la drogue à gogo, et aussi, il faut bien le dire, de jeune prostitués adolescents… Et cela attire beaucoup de monde, beaucoup de beau monde… Truman Capote, Paul Bowles, William Burroughs ou encore le peintre Francis Bacon… ET là, le cerveau de Mona Thomas fait tilt ! Se pourrait-il que ce pastel soit l’œuvre de Francis Bacon, l’un des peintres les plus chers au monde ? Vous imaginez ça ? Acheter vingt euros sur le marché de Beuzeville, entre Honfleur et Pont l’Eveque, un dessin de Bacon pour 20 euros ? Le fait est, Mona Thomas le démontre, que Ahmed Yacoubi a bien rencontré Francis Bacon à cette époque, il a même été son élève (sinon plus…). Bacon aurait-il alors fait son portait au pastel ? C’est possible : il avait l’habitude d’utiliser le pastel, il en a même acheté à Tanger, on en a la preuve. Oui, mais pourquoi a-t-il écrit alors : Will S ; Burroughs, Tanger 1954 » en observant par ailleurs une graphie française du nom Tanger, alors que les Anglophones disent Tangier…

C’est ce mystère, cette enquête palpitante sur un simple dessin qui fait tout l’intérêt du livre de Mona Thomas. Je me garderais bien de vous en révéler l’issue. On ne révèle pas la fin d’un polar, fût-il artistique. Sachez seulement que Gérard Desarthe a reçu une demande de prêt pour ce dessin pour une grande rétrospective William Burroughs qui aura lieu cette année à Hambourg… Mais cela pose un sérieux problème… Quel est le statut de ce dessin : un simple truc assez moche acheté vingt euros dans une foire à tout, ou une œuvre d’art qui vaudrait beaucoup, beaucoup, beaucoup plus cher ? Comment le faire assurer dans ces conditions ? Le livre passionnant de Mona Thomas pose à la fin une question aussi simple que compliqué : qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?

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