Comédien, auteur et metteur en scène, David Geselson a travaillé sur la 'Lettre à D." du philosophe André Gorz, avant de se pencher sur les lettres que ses spectateurs et spectatrices n'avaient pas écrites. Pour, finalement, les écrire à leur place.

Les 'Lettres non-écrites' de David Geselson ont paru aux éditions Le Tripode
Les 'Lettres non-écrites' de David Geselson ont paru aux éditions Le Tripode © Simon Gosselin

Actuellement sur la scène de la Cour d'honneur du Palais des papes au Festival d'Avignon dans La Cerisaie d'Anton Tchekhov, dans une mise en scène de Tiago Rodrigues, David Geselson est comédien, mais aussi auteur et metteur en scène. Il a publié Lettres non-écrites aux éditions Le Tripode, d'après les lettres rédigées dans plusieurs villes de France pour le spectacle qui porte ce titre.

La première des lettres

David Geselson a choisi comme « journée particulière » le 24 septembre 2007. Ce jour-là, il apprenait dans le journal Libération le double suicide du philosophe André Gorz et de sa femme Dorine Keir, survenu deux jours plus tôt. Gorz était un précurseur de l’écologie politique et un théoricien, avant l'heure, de la décroissance. Quelques mois auparavant, le jeune acteur et metteur en scène avait lu son livre Lettre à D. - Histoire d'un amour, déclaration d'amour adressée à son épouse avec laquelle il vivait une histoire d'amour passionnelle depuis des dizaines d'années. Aussi, en ce mois de septembre 2007, alors que David Geselson n'avait ni travail ni vie amoureuse, l'annonce de ce décès le bouleverse au-delà de la raison.

Tout m'était remonté de cette histoire d'amour sublime de 58 ans qu'ils avaient vécue. Je me disais qu'ils étaient allés jusqu'à partir ensemble et ça m'a bouleversé. [...] On se dit : « Comment je vais faire, moi, pour aimer maintenant ? Comment être à la hauteur de cet amour-là ? »

C'est peut-être pour tenter d'être à la hauteur de cet amour que, pendant plusieurs mois, David Geselson a donc essayé d'adapter Lettre à D. au théâtre, mais sans y parvenir. Il a finalement choisi de mettre ce projet entre parenthèses et de faire un détour par une autre histoire d’amour extraordinaire : celle qu'avait vécue son propre grand-père, Yehouda Ben Porat, avec son amour de jeunesse, qu'il n'avait finalement pas épousée. Comme celle d'André Gorz et Dorine Keir, toutefois, cette histoire d'amour a duré toute une vie, en pointillés et, parfois, en secret, et David Geselson n'a appris son existence qu'au moment du décès de son aïeul. De l'histoire de Yehouda, mêlant l'intime et le politique, l'auteur et metteur en scène décide alors de créer un spectacle, En Route-Kaddish

Le spectacle raconte comment un homme qui avait un idéal d'égalité, de vivre-ensemble, a vu son idéal se briser, s'effondrer complètement. Je crois que ce que l'on appelle "la grande histoire" est faite par des individus, des gens et ça m'intéresse de raconter l'histoire d'individus pour raconter la grande histoire. 

De Yehouda à André

C'est après la création de ce spectacle que David Geselson s'est dit qu'il avait trouvé le moyen d'adapter la Lettre à D. d'André Gorz. En mêlant l'intime au politique. Il est donc allé plonger dans la biographie d'André Gorz pour interroger ce qui, dans sa vie, l'avait conduit à publier cette déclaration d'amour. Le spectacle s’appelle Doreen et David Geselson y interprète le rôle du philosophe, tandis que Laure Mathis joue celui de Dorine Keir.

Dans Doreen, le comédien et la comédienne accueillent les spectateurs et spectatrices dans l’intimité de la maison du couple, une heure avant de commettre ce double suicide. Dorine et André parlent et racontent leur histoire. Du coup de foudre pendant leur première danse à l’enfer de partager son existence avec un écrivain qui peut ne pas dire un mot pendant plusieurs jours. Chacun·e raconte sa version de leur histoire, celle d'un amour tumultueux.

Aujourd'hui, David Geselson reconnaît que le fait de se pencher sur la vie et, in fine, la pensée d'André Gorz a modifié en profondeur son rapport au monde.

Ça a totalement changé ma vision du monde dans lequel j'étais. Je pense que j'étais ignorant de beaucoup de choses, un peu con. Il a vraiment changé mon regard : sur les questions de la décroissance, de la répartition du temps de travail, de la réduction du travail.

Faire du théâtre sans écrire du théâtre

C'est au moment de travailler sur la création de Doreen que David Geselson a commencé à s'interroger sur la pertinence, la puissance et la faisabilité de l'adaptation d'une lettre sur un plateau de théâtre. À cette époque, il travaille avec Tiago Rodrigues au Théâtre de la Bastille, à Paris, qu'il occupe quasiment à temps plein. 

On jouait un spectacle et l'on proposait à des spectateurs volontaires de venir tous les jours au théâtre. On faisait des projets avec eux : chaque spectateur pouvait nous proposer des projets et nous, artistes, on pouvait aussi leur proposer des choses.

Dans ce contexte, il se demande si, par hasard, certaines et certains de ces spectateurices n'avaient pas, eux-mêmes ou elles-mêmes, des lettres fortes, intenses, à écrire, qui lui permettraient de raconter des histoires différentes. Ainsi est né le spectacle (puis le livre) Lettres non-écrites : au cours d'un entretien, un spectateur ou une spectatrice raconte à David Geselson une lettre qu'il ou elle aurait aimé écrire, mais qui serait restée dans sa tête ; ensuite, l'auteur se donne 45 minutes pour écrire cette missive avant de la proposer à son public.

Je tentais de récupérer l'émotion et les mots de ce que ces femmes et ces hommes venaient me livrer, me confier. Il s'agissait d'essayer d'aller vers eux, vers leurs maux et leurs mots, et voir comment en faire une transformation pour la partager à un public plus large.

L'intime et le commun

Entre autres récits, au cours des rencontres effectuées en France, on peut trouver dans les pages du livre qui résulte de cette expérience : une mère à sa fille autiste qui ne parle pas, un jeune homme à une femme avec laquelle il correspond sur Tinder depuis deux mois, une femme à son mari qui la trompe, une mère à sa fille qu’elle n’ose pas appeler, une femme qui écrit au Procureur de la République pour lui parler de son ex conjoint qui la harcèle, une petite fille à sa grand-mère méprisante et méchante, une femme atteinte de la maladie de Parkinson à son mari, une femme qui écrit à son père et qui parle très vite, Carine à son ancienne psychanalyste, etc.

En creux, ces histoires dressent un état des lieux de la société française mais disent également ce que nous avons de commun.

Bibliographie

  • David Geselson, Lettres non-écrites, Le Tripode, 2021
  • André Gorz, Le Traître, Seuil, 1958 - éd. augmentée, Gallimard, « Folio Essais », 2005
  • André Gorz, Lettre à D. - Histoire d'un amour, Galilée, 2006 - rééd. Gallimard, « Folio », 2008
  • André Gorz, Métamorphoses du travail, Galilée, 1988 - rééd. Gallimard, « Folio Essais », 2004
  • Svante Pääbo, Néandertal - À la recherche des génomes perdus, Les liens qui libèrent, 2015, rééd. Actes Sud, « Babel essai », 2017

Les références des extraits et archives INA diffusés dans l'émission

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Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

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