Écrivain et globe-trotter, Pierre Ducrozet parcourt le monde depuis ses 20 ans. Pour lui, il est urgent de réinventer notre relation au monde, à l'environnement et aux voyages.

Les derniers livres de Pierre Ducrozet sont publiés aux éditions Actes Sud
Les derniers livres de Pierre Ducrozet sont publiés aux éditions Actes Sud © Jean-Luc Bertini

[_En raison d'un appel à la grève illimitée de la CGT concernant l'équipe technique de France Bleu Paris, ce numéro d'_Une Journée particulière n'a pas été diffusé à l'antenne de France Inter ce dimanche 27 juin. Première diffusion à l'antenne dans le cadre de la grille d'été des programmes le dimanche 18 juillet à 16 heures.]

Pierre Ducrozet est écrivain, mais il est aussi un voyageur, un globe-trotter. Cet homme, depuis ses 20 ans, et même avant, est en mouvement. Il aime que les choses bougent, que les choses avancent et changent. Ou plutôt, pour reprendre ses mots, il « aime que ça danse ». Pierre Ducrozet est le dernier invité de cette saison d'Une journée particulière, avant le début des programmes d'été de France Inter (dont fait tout de même partie l'émission, le dimanche à 16 heures), a souhaité évoquer avec ce qu'il a été très difficile d'effectuer cette dernière année : les voyages.

Au-dessus des vieux volcans

Pierre Ducrozet a choisi comme « journée particulière » le 15 janvier 2003. Ce jour-là, âgé de 20 ans, il partait avec un ami faire le tour du monde. Gare de Lyon-Part-Dieu, l'écrivain se souvient du froid saisissant alors que ses parents et son frère l'accompagnent sur le quai. Après quelques années sur les bancs de Sciences Po Lyon, Pierre Ducrozet avait choisi le plein hiver pour s'envoler vers l'hémisphère Sud, direction l'Argentine, grâce à un billet d'avion "tour du monde", qui permettait une grande flexibilité dans les dates de voyage et donc de séjour. Le parcours était plus ou moins décidé à l'avance. L'effet que ce voyage allait avoir sur le jeune homme, en revanche, ne l'était pas du tout.

Je ne pouvais pas savoir à quel point ce voyage allait tout changer. C'était plus que de se balader dans le monde. C'était beaucoup plus profond que ça. Il y a eu une bascule au niveau de toute la manière de voir le monde : à partir de là, il n'y a plus de retour, il n'y a plus de paradis.

C'est grâce à ces six mois passés entre l'Argentine, le Chili, la Nouvelle-Zélande, l'Australie puis l'Asie du Sud-Est, avec Manu Chao dans les oreilles, que Pierre Ducrozet est devenu adulte. Il avoue aujourd'hui avoir appris un ensemble de règles intangibles, celles que l'on découvre à cet âge-là : celles de la vie, celles de la mort.

On voyage avec son corps

Depuis ce voyage fondateur, Pierre Ducrozet admet qu'il éprouve les voyages dans son corps. Il dit même : « pour moi, cela n'est presque que du corps ». Le dépaysement, l'aventure, permettent de prendre conscience de la finitude de son être, qu'il n'y a pas d'échappatoire à soi, ni à son corps, ni à sa propre mort.

Je crois que l'on voyage pour ne pas oublier ce que c'est que d'avoir un corps.

Alors que l'accompagnent les textes de Jack Kerouac, ceux de Blaise Cendrars et d'Arthur Rimbaud, le futur écrivain comprend qu'il ne sait absolument rien, que le monde est un risque, que le voyage est un exercice de dépouillement, une mise à l'épreuve. Perturbé par ce périple, celui qui n'est pas encore l'auteur de Le Grand Vertige et de L'Invention des corps, confesse d'avoir traversé quelques difficultés pour trouver sa place à son retour. Néanmoins, il n'a alors qu'une seule envie : repartir.

Il n'y a plus de retour possible : on n'a nulle part où rentrer.

Plus loin que la nuit et le jour

En 2020, Pierre Ducrozet entame un nouveau tour du monde. Interrompu par la crise sanitaire du Covid-19, il voyage tout de même du Népal au Japon en passant par l'Indonésie, Sumatra ou encore la Thaïlande. Au Sri Lanka, il marche sur les pas de l’écrivain-voyageur Nicolas Bouvier, qui décrivait dans son livre Le Poisson-scorpion la descente aux enfers qu'il avait traversée dans ce pays en 1955. L'ouvrage pourrait être le récit d'un séjour exotique, mais c'est à l'inverse le voyage intérieur d'un homme au bout de lui-même que raconte Nicolas Bouvier. Pour Pierre Ducrozet, le séjour au Sri Lanka a été très différent.

On arrive là-bas avec ce livre en tête et on découvre l'opposé ! [...] Un pays enchanté, enchanteur. Peut-être le plus beau pays qu'on ait jamais vu. Une île incroyable, des gens d'une douceur... Une merveille à tous les angles de rue. On est finalement resté·e·s deux mois.

Car, Pierre Ducrozet le raconte, voyager, c'est aussi, parfois, se sentir chez soi. En Birmanie, par exemple, il s'est senti appartenir aux bords du lac Inle. Il a néanmoins fallu rentrer et l'écrivain publie, au mois d'août 2020, Le Grand Vertige, roman inspiré par ce voyage et par la pensée du philosophe et anthropologue Bruno Latour. Adam Thobias, le personnage principal du livre, décide de passer à l’acte et cherche comment habiter le monde autrement.

J'avais envie de faire un roman autour de cette bascule de monde et de ce changement climatique. [...] Bruno Latour arrive à décoder ce qui fait le temps présent. Il m'a inspiré le point de départ du livre : une nouvelle exploration du monde. 

L'écrivain rejoint en ce sens la pensée de son protagoniste et considère qu'il devient urgent, aujourd'hui, de repenser tout, les manières de vivre, de se déplacer, d'habiter le monde, tout en étant dans une action politique forte, directe et rapide. Il croit à la possibilité de se réinventer, de "faire société", de construire la démocratie.

Ce monde est en train de basculer. Le monde vivant est en train de s'écrouler et l'on n'entend pas son cri. [...] Le vingtième siècle a mis de côté l'idée de révolution ; il faut maintenant réinventer ça.

Les références des extraits et archives Ina diffusés dans l'émission

  • "Tour du monde de trois jeunes gens", Journal parlé de la Radiodiffusion française, 19 juillet 1948
  • "La ferveur de Buenos Aires", extrait des Parcours imaginaires dans la Buenos Aires de Borges - Première émission : ferveur de Buenos Aires, dans le cadre du programme Résonances de France Culture, 10 avril 2000
  • "Blaise Cendras : les voyages comme des cocktails", extrait d'une interview de Blaise Cendras à l'occasion de la parution de son livre Bourlinguer dans l'émission L'Actualité du livre, présentée par Claudine Chonez, Radiodiffusion française, juin 1948
  • "Blattes, bousiers, scorpions...", lecture par Camille Juzeau d'un extrait du livre Le Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, dans le documentaire Nicolas Bouvier (1929 - 1998). Des routes, des mots et des poussières de Brice Andlauer, réalisé par Christine Robert, pour l'émission Toute une vie de France Culture, 24 octobre 2020
  • "Enlisé à Ceylan", extrait d'une interview de Nicolas Bouvier à propos de son livre Le Poisson-scorpion dans l'émission Agora de France Culture, 28 février 1986
  • "On est dans une relation de guerre", extrait d'une interview de Bruno Latour à l'occasion de la parution de son livre Où atterrir ?, dans l'émission Matières à penser avec Frédéric Worms de France Culture, 27 novembre 2017
  • "Le Bateau ivre" d'Arthur Rimbaud, récité par Laurent Terzieff, sur le disque 33 tours intitulé Rimbaud et publié sur le label Cercle de Poésie, éditions Paris - Vendôme, 1963

Bibliographie sélective de Pierre Ducrozet et références des œuvres citées dans l'émission

La programmation musicale du jour

  • Manu Chao, "Clandestino", 1998
  • Tomuya, "La Bicyclette", 2007
  • Arlo Parks, "Caroline", 2020
  • Et un extrait de : Dj BoBo, "Chihuahua", 2003

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

Une journée particulière continue sur la grille d'été de France Inter, tous les dimanches à 16 heures

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