Ce jour-là, sept mois avant la révolution en Tunisie, Fabrice Epelboin, spécialiste de l'internet, enseignant et "hacker" à la retraite, découvre que le président-dictateur tunisien Ben Ali a manipulé Facebook pour faire la chasse aux opposants.

En 2010, Fabrice Epelboin a découvert qu'un Etat a manipulé Facebook
En 2010, Fabrice Epelboin a découvert qu'un Etat a manipulé Facebook © Getty / Bill Hinton

Fabrice Epelboin  a d’abord enseigné au Celsa puis aujourd’hui à Science-Po, il est aussi entrepreneur et créateur de start-up. Il se définit comme un « hacker activiste » en retraite : « un hacker est quelqu’un qui prend plaisir à contourner une contrainte dans le domaine de l’informatique. Un savoir-faire que j’ai appliqué aux réseaux sociaux ». 

Une fausse fatwa numérique pour faire la chasse aux opposants

En Tunisie, le président Zine El-Abidine Ben Ali au pouvoir depuis 1987 a éradiqué toute vie sociale. Mais la Tunisie a toujours été un pays ultra connecté, l’un des premiers en Afrique et le logiciel libre - basé sur le bien commun - y est très populaire. Grâce à Facebook et à la possibilité d’y échanger sous pseudonyme, la vie culturelle et sexuelle des Tunisiens explose, le réseau social devient un espace de liberté fantastique. Trop de liberté pour Ben Ali…

En mai 2010, sept mois avant la Révolution de Jasmin, Fabrice Epelboin, rédacteur en chef de la version francophone de l'un des blogs les plus influents au monde, ReadWriteWeb, consacré aux technologies du web et à leur impact sur les médias et la société, reçoit un article d'un de ses correspondants tunisiens, inquiet de voir une grosse quantité de profils éliminés et désactivés sur Facebook. 

Fabrice Epelboin découvre alors que ces profils appartiennent à des personnes qui ont toutes un point commun : la critique de l’Islam. Un groupe a été créé de toute pièce sur le réseau avec pour seul objectif de signaler aux modérateurs de Facebook les athées, agnostiques, anti-religieux du monde arabe et tout particulièrement en Tunisie. Des listes publiées sur Facebook, très plébiscitées, recensent les laïcs, homosexuels, femmes contre le voile, des journalistes, des intellectuels, accompagnées d'instructions sur la façon de signaler ces profils comme étant des faux pour qu’ils soient supprimés par le réseau social. Et ainsi faire taire les opposants au pouvoir. A l’origine de cette opération faussement imputée aux islamistes : un certain « Hannibal » installé à Oakland aux Etats-Unis. Son principal client : L’Etat tunisien et Ben Ali. 

Le 14 mai 2010, Fabrice Epelboin publie un article sur ReadWriteWeb détaillant la manipulation : «Guerre civile sur Facebook ». Une contre-attaque des Tunisiens harcelés sur le réseau, s’organise. Ils signalent à leur tour aux modérateurs les listes dénonciatrices et ridiculisent le pouvoir et Ben Ali sous le nom de #ammar404

Je les ai aidés, depuis mon salon parisien, à répliquer en mettant à leur disposition mon réseau de hackers et en les accueillant dans les colonnes de notre blog. 

Le champion de l’astroturfing : Cambridge Analytica

Pour qualifier l’intervention masquée d'un état sur les réseaux sociaux afin de manipuler son opinion, on parle d’astroturfing. La simulation d'une activité ou d'une initiative supposée issue du peuple, bien qu’en réalité montée de toute pièce par un acteur qui souhaite influencer l'opinion.

Un exemple en 2016 avec le référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne dont la campagne  a été le  premier terrain d’expérimentation de la firme Cambridge Analytica spécialisée dans le conseil en communication et l’analyse de données. Son slogan : « « Data drives all we do » (« Les données déterminent tout ce que nous faisons »).  Une démonstration réussie de son savoir-faire qui a su convaincre le président américain Donald Trump d’avoir recours à ses services.

Le mythe de la Caverne

En 2010, Steve Jobs, le patron d’Apple, fait sa première apparition dans les Guignols de l’Info sur Canal+. Cette même année, Il met surtout en scène la commercialisation du premier IPad, cette tablette magique au design parfait et à l’interface intuitive si facile et agréable à manier. 

Or pour Fabrice Epelboin, comme dans le mythe de la caverne de Platon où les hommes enfermés ne perçoivent que les ombres, cette simplicité des objets connectés, idem pour l’utilisation de Google, a éloigné les citoyens de la réalité technique d’Internet. 

J’enseigne à mes étudiants à sortir de la caverne pour découvrir dehors le monde réel de la surveillance, de la manipulation. En bref, la transformation de la société par la technologie numérique. 

Pour aller plus loin : 

Et aussi : 

La playlist de l'émission : 

  • Alors on danse, Stromae (2010)
  • Béta gamma l'ordinateur, Henri Salvador (1968)
  • Burn, Lou Doillon (2018) 

Les références du générique de l'émission : Le Temps est bon d’Isabelle Pierre remixé par Degiheugi

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