Pour son roman "Les Impatientes", Prix Goncourt des lycéens 2020, l'écrivaine camerounaise Djaïli Amadou Amal s'est inspirée de son histoire personnelle, celle d'un mariage forcé à l'âge de 17 ans. Aujourd'hui Ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF, elle entend mettre sa notoriété au service des droits des femmes.

Le roman 'Les Impatientes' de Djaïli Amadou Amal, qui traite notamment de la question des mariages forcés au Cameroun, lui a valu le Prix Goncourt des lycéens 2020
Le roman 'Les Impatientes' de Djaïli Amadou Amal, qui traite notamment de la question des mariages forcés au Cameroun, lui a valu le Prix Goncourt des lycéens 2020 © AFP / Joël Saget

Djaïli Amadou Amal est une écrivaine camerounaise, lauréate du Prix Goncourt des lycéens 2020 pour son premier roman publié en France et intitulé Les Impatientes (éditions Emmannuelle Collas). Ce livre s’inspire de sa propre histoire : ces "impatientes", ce sont trois femmes Ramla, Hindou et Safira, qui tentent d’échapper à leur condition, qui refusent d’être patientes, comme on le répète aux femmes depuis leur plus jeune âge. « Munyal! Munyal! », leur dit-on en effet en langue peule. Un mot que l'on pourrait traduire par « Patience ! Patience ! », mais aussi par « Supporte ton sort, endure-le ».

Mariage forcé

Djaïli Amadou Amal a choisi comme « Journée particulière le 1er juillet 1993. Ce jour-là, elle était mariée de force à un homme qu'elle connaissait à peine, qu'elle n'avait vu auparavant qu'une fois, qui était déjà marié et père de famille et qui avait presque 40 ans de plus qu'elle. Cet homme était le maire de Maroua, la ville de Djaïli Amadou Amal, dans le Nord du Cameroun. Djaïli Amadou Amal était opposée à ce mariage, tout comme son père. Hélas, le maire et futur mari était un homme puissant et il est passé outre ces refus. Il est allé voir tous les hommes importants que comptaient la ville, le chef traditionnel, l’imam et ce sont finalement les oncles de Djaïli Amadou Amal qui ont eu le dernier mot et qui ont accepté le mariage. Sa mère, quant à elle, recevait des pressions, nombreuses, de la part de ses amies. 

Car l’honneur de la famille était en jeu. Il ne fallait pas jeter la honte sur sa famille. C'est un véritable chantage affectif qu'a subi Djaïli Amadou Amal. Le 1er juillet 1993, alors qu'elle a 17 ans et son mari 55, c’est le pulaaku, le code de valeur peul, qui l'empêche d'échapper à son mariage. Elle vivra cette journée comme un cauchemar, dans un état de sidération, en ayant l’impression d’être, comme dans un film, extérieure à son propre mariage. C'est seulement quand la voiture s’est approchée pour l'emmener chez son mari, qu'elle a pris conscience de ce qui lui arrivait.

Je me suis enfermée dans une chambre et j'ai refusé d'en sortir.

La nuit de noces s'est néanmoins produite, comme un viol conjugal. La société impose au jeune marié de prendre sa femme avec violence pour qu’elle saigne et qu'il puisse prouver qu’elle est pure.

Lire et écrire pour survivre

Pendant les années qu'a duré son mariage, la seule chose que Djaïli Amadou Amal a pu obtenir de votre mari, c’est de continuer à étudier au lycée. La littérature a été son salut. Un livre compte, pour elle, plus que les autres. C’est Une si longue lettre de l'écrivaine sénégalaise Mariama Bâ. Ce texte, paru en 1979 et aujourd'hui traduit dans une trentaine de langues, est un récit dans lequel une femme veuve écrit à l'une de ses amies pour lui faire part de sa douleur et du sentiment de trahison qu’elle a ressenti quand son mari a pris, après 25 ans de mariage, une seconde épouse.

Je pense que [je suis une héritière de Mariama Bâ] et je suis très émue parce que c'est ce qu'elle nous demande et c'est ce que nous sommes en train de faire. Et c'est ce que, moi aussi, j'espère léguer aux générations futures : être dans cette continuité, être de ces femmes qui se battent, pour que leur voix porte, pour que les choses changent [...] et qu'on puisse, surtout, ne pas se taire.

Djaïli Amadou Amal est en effet passée de la lecture à l’écriture en tenant un journal intime dans un agenda. Chaque jour, elle noircissait des pages et des pages pour raconter son autobiographie. L’écriture était comme un exutoire, une manière de casser la solitude dans laquelle elle était enfermée. Elle dit : « C'est l'écriture qui m'a sauvé la vie. » Car c’est l’écriture qui lui a donné le courage, un jour, de répudier son mari.

Je suis allée le trouver et je lui ai dit ce que les hommes disent généralement aux femmes, mais, cette fois-ci, moi, je suis la première. Je lui ai dit "Je te répudie". Il m'a dit "Mais tu es folle, ça se fait pas, c'est à un homme de répudier une femme." J'ai dit "Moi, je vais commencer."

La voix des sans-voix

Djaïli Amadou Amal, dans chacun de ses romans, dénonce la condition des femmes au Cameroun. Elle montre les rivalités entre les co-épouses, aliénées par leur condition précaire, effrayées à l’idée d’être répudiées. Les femmes ne sont pas du tout solidaires entre elles. Les hommes ont réussi le tour de force de faire des femmes le meilleur allié de l’oppression féminine. Elle souligne également l’enfermement des hommes dans un cycle infernal de violence, sous l’emprise de cocktails explosifs de médicaments et d’alcool, pour démontrer leur virilité. 

Djaïli Amadou Amal est ainsi une écrivaine engagée et c'est pour cela qu'on l'a surnommée au Cameroun "la voix des sans-voix". Elle est aujourd'hui l'autrice la plus lue au Cameroun et reçoit des messages de femmes qui viennent du Burkina Faso, de la Guinée, du Sénégal, qui lui disent se reconnaître dans ses personnages. Djaïli Amadou Amal est engagée en littérature, mais elle est aussi engagée dans la vie civile avec son association Femmes du Sahel qu'elle a créée en 2012 pour améliorer la condition des femmes. Parmi les missions de l'association : des micro-crédits pour les aider à s’autonomiser, des causeries éducatives, des prêches auprès des parents, des chefs religieux et traditionnels, l'inscription des filles à l’école, le parrainage, ou la création de bibliothèques en milieu rural pour ouvrir l’horizon des jeunes filles.

Les références

La programmation musicale du jour

  • Oumou Sangaré, "Seya", 2009
  • Tracy Chapman, "Baby Can I Hold You", 1993
  • Delgres, "Assez Assez", 2021 [Dans la playlist de France Inter]
  • Et un extrait de : Céline Dion, "The Power of Love", 1993

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

Remerciements

Merci à Vanadis Feuille et Laurence Sarniguet de la documentation de RFI de leur aide précieuse et efficace

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