Pour Fatima Ouassak, fondatrice du Front de mères, il est plus que temps de politiser la figure de la mère, en particulier dans les quartiers populaires, et de lui donner la place qu'elle mérite dans le débat public. Les mères, si elles se rassemblent, ont entre les mains le pouvoir de révolutionner le monde de demain.

Le livre de Fatima Ouassak, 'La Puissance des mères - Pour un nouveau sujet révolutionnaire', a paru aux éditions La Découverte
Le livre de Fatima Ouassak, 'La Puissance des mères - Pour un nouveau sujet révolutionnaire', a paru aux éditions La Découverte © Carole Lozano

Fatima Ouassak est politologue, consultante en politique sociale et politique publique. Elle est cofondatrice du collectif Front de mères, syndicat de parents d'élèves qui œuvre, dans les quartiers populaires, pour plus de justice sociale, et Présidente du Réseau Classe Genre Race qui se bat contre les discriminations que subissent les femmes issues de l'immigration post-coloniale. En résumé : Fatima Ouassak est une militante ; Fatima Ouassak est une mère. Elle vient de publier un essai aux éditions La Découverte, intitulé La Puissance des mères - Pour un nouveau sujet révolutionnaireet dans lequel elle propose de politiser la figure des mères des quartiers populaires pour faire basculer l'ordre établi qui menace, attaque, voire tue leurs enfants.

La mère de la mère

Fatima Ouassak a choisi comme « journée particulière » le 15 septembre 1982. Ce jour-là, elle entrait en classe de CP. Fatima Ouassak est née au Maroc est arrivée en France à l'âge d'un an. C'est donc une enfant d'immigré·e·s qui entre à l'école primaire ce jour de l'année 1982 et qui sent, dans la pression de la main de sa mère sur sa main de petite fille, que quelque chose d'important est en train de se jouer.

Je me souviens très bien de cette main qui me "pressionne", alors que je voulais retirer ma main de la main de ma mère, parce que j'avais honte... de ma mère. [...] C'était une immigrée. [...] 

Toutefois, pour Fatima Ouassak, ce n'est pas ce sentiment de honte qu'il convient de garder en mémoire et qui fut particulièrement déterminant dans sa construction. C'est plutôt ce que la pression de la main de sa mère signifiait qui lui est restée.

Ce que je retiens, c'est plutôt que ma mère n'a pas voulu que je retire ma main. Ma mère, elle est comme ça : elle ne veut pas qu'on ait honte, elle nous oblige à être dignes, depuis notre plus jeune âge. [...] Elle dit : ·« Je ne te laisserai pas avoir honte de moi et, en réalité, je ne te laisserai pas avoir honte de toi-même, parce que tu vas couler. On ne s'en sortira pas, sinon. »

La mère dépossédée

Malgré le fait qu'elle a toujours été une excellente élève puis une étudiante brillante à Sciences Po, de part son statut d'enfant d'immigré·e·s, les rapports de Fatima Ouassak avec l'Institution ont toujours été compliqués. Mais c'est lorsqu'elle est devenue mère à son tour, alors qu'elle a déjà une trentaine d'années, qu'elle est une femme affirmée qui ne se laisse pas faire et que, par surcroît, elle prend la mesure de la puissance incroyable liée à la maternité, qu'elle a saisi en retour de bâton toute la violence d'un système oppressif contre lequel elle se bat aujourd'hui.

C'est dans ces moments-là (la grossesse, l'accouchement, l'allaitement) que je me suis sentie le plus fragilisée, dépossédée, réduite à mon corps, stigmatisée, renvoyée au fait qu'il fallait être calme, ne pas se mettre en colère, être douce. C'est très perturbant.

Fatima Ouassak a ensuite subi de plein fouet le caractère inégalitaire et la violence de l'institution scolaire contre les parents des quartiers populaires. Celles-ci et ceux-ci sont en effet souvent stigmatisé·e·s et considéré·e·s comme incapables de bien élever leurs enfants et coupables de reproduire des schémas familiaux archaïques. Les enfants, quant à elles et eux, risquent bien souvent d'êtres exclu·e·s, considéré·e·s comme indiscipliné·e·s ou, plus généralement, réorienté·e·s vers des diplômes disqualifiés.

C'est pour ces raisons, pour reprendre le pouvoir face aux discriminations des institutions, qu'elle a créé le Front de mères, syndicat de parents d'élèves des quartiers populaires. Ce collectif est un héritage de la lutte des "Folles de la place Vendôme". Au début des années 1980 ces femmes immigrées, mères d'enfants victimes de crimes racistes et ou sécuritaires, s’organisent pour obtenir la vérité et la justice pour leurs enfants. Le 21 mars 1984, à l’occasion de la Journée internationale contre le racisme,  elles se donnent rendez-vous devant le ministère de la Justice, place Vendôme, à Paris et demandent à rencontrer Robert Badinter. Elles deviendront un modèle pour les militant·e·s antiracistes des décennies ultérieures, dont Fatima Ouassak.

La lutte des "Folles de la place Vendôme" est une lutte incroyable. Ce sont des femmes, des mères, qui sont venues sur la place publique, sur la place politique. Elles ne se sont pas laissé faire, malgré toute la stigmatisation et la criminalisation [subies].

La mère des enfants "désenfantisés"

Fatima Ouassak écrit que les enfants issus de l’immigration sont "désenfantisés", dans le sens où, aux yeux de l'Institution, ils ne sont pas perçus comme des enfants mais comme des adultes problématiques en devenir. On casse leur conscience d’un destin commun, d’un territoire commun et le sentiment d’y être chez soi. On leur fait intégrer dès leur plus jeune âge la manière dont le système social fonctionne et hiérarchise les individus selon leur classe, leur couleur de peau et leur sexe.

Elle estime que la société attend d'elle, en tant que mère arabe, musulmane, vivant dans une cité HLM, fasse le tampon entre ce système social discriminatoire et ses enfants. On attend en effet des mères qu’elles tempèrent leurs enfants, qu’elles tempèrent leur colère face à l’injustice.

Lorsque l'on est un parent immigré dans un quartier populaire, on est confronté à des dilemmes : d'un côté, on veut protéger son enfant et on a donc tendance à le calmer, à le tenir par la manche lorsqu'il veut sortir et manifester, à calmer ses colères [...] ; et de l'autre, on veut que son enfant puisse s'émanciper, il faut être digne : on est ici chez nous, nos enfants sont ici chez eux, ils ont le droit de circuler dans l'espace public, ils ont le droit de manifester leur colère, d'exprimer leur solidarité.

Fatima Ouassak propose de rompre avec cette figure de la mère-tampon et de prendre en charge, collectivement, l'éducation et la transmission aux enfants de l’héritage culturel, linguistique et religieux, tout comme de l'héritage des luttes antiracistes.

La programmation musicale du jour

Le générique de l’émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

Les invités
  • Fatima OuassakPolitologue, cofondatrice du collectif "Front des mères" et présidente de l'organisation féministe "Réseau classe / genre / race"
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