Le 4 février 1963, Jean-Claude Ellena, 17 ans, entre comme laborantin dans une maison de parfumerie de Grasse. Ce sera le début d'une carrière longue et prestigieuse dans l'univers fascinant des odeurs. Il raconte, au micro de Zoé Varier, son parcours vertueux, de la grève des mineurs aux plus hautes sphères du luxe.

Jean-Claude Ellena a été pendant 14 ans le nez exclusif et parfumeur attitré de la maison Hermès
Jean-Claude Ellena a été pendant 14 ans le nez exclusif et parfumeur attitré de la maison Hermès © Getty / Kirk McKoy / Los Angeles Times

Jean-Claude Ellena est un parfumeur ou plutôt un maraudeur, un voleur d’odeurs, le nez toujours à l’affût. Il se définit toutefois plutôt comme un « écrivain d’odeurs » parce qu'il considère les odeurs comme des mots. En effet, il ne se sépare jamais de son petit carnet de moleskine, dans lequel il consigne ses impressions et sensations.

D'ouvrier non qualifié à la prestigieuse maison Hermès

Il a choisi comme « journée particulière » le 4 février 1963. Ce jour-là, il entrait comme laborantin non qualifié chez Antoine Chiris, une parfumerie de Grasse, sa ville natale. Pendant trois ans, il y fera son apprentissage, se déplaçant d’atelier en atelier, du laboratoire de recherche, univers féminin, aux salles de distillation où règnent de géants alambics, univers masculins au sein desquels les hommes travaillaient en maillot de corps ou en maillot de bain. 

Dans cet établissement de Grasse, il entre dans l'odeur. Il enlace toutes les fragrances et se familiarise avec elles, apprend à les distinguer, leurs spécificités, leurs nuances, leur origine. Tous ses sens sont en éveil. Il touche les odeurs, les respire et les goûte.

Au nez, je pouvais distinguer l'origine d'un jasmin, c'est-à-dire quel alambic avait distillé le jasmin.

Au fil d'un parcours qui le conduit de Genève à New York, Jean-Claude Ellena devient parfumeur. Il acquiert des connaissances et finit par maîtriser une véritable science des odeurs. La rencontre avec Edmond Roudnitska, célèbre maître parfumeur qui a régné sur la discipline pendant plus de 30 ans et auquel on doit la formule de la célèbre Eau Sauvage de Dior, si elle fut intimidante, n'en fut pas moins déterminante.

Il m'a ouvert la porte et il m'a dit : « Vous puez Ellena. Vous puez les muscs. Rentrez chez vous, lavez-vous et revenez me voir demain. »

En 2003, après avoir travaillé pour plusieurs maisons de parfumerie, il accepte de devenir le nez exclusif des parfums Hermès. Il y restera 14 années et y développera les gammes et collections qui firent les grandes heures de la firme de luxe. Parmi elles, la série des Jardins s'ouvre dès 2003 par Un Jardin en Méditerranée, imaginé dans le jardin de son amie Leïla Menchari, propriétaire d'une maison de rêve à Hammamet, en Tunisie.

La grammaire et le lexique des odeurs

Pour devenir le talentueux parfumeur qu'il est encore aujourd'hui (il exerce depuis 2019 comme directeur de création olfactive de la maison de parfum Le Couvent des Minimes), Jean-Claude Ellena a opéré un  véritable travail de vocabulaire sur les odeurs. Selon lui, les grilles de catégorisation et le lexique qui permettaient de décrire les fragrances manquaient cruellement de piquant. L'époque avait beau être à la performance et à la standardisation, avec notamment la naissance et le développement des tests de marché, le parfum ne pouvait être pour lui qu'un objet de désir, le fruit d'un geste de poésie.

Il élabore alors sa propre écriture des odeurs.  Il cherche l'épure, la légèreté, la simplicité, une « nudité radieuse », selon ses propres termes. Pas de surcharge, ni d’artifices. Pas d’opulence, mais un effleurement, une caresse.

Mon bonheur, c'est la construction. C'est la virgule, c'est le changement du mot, le changement de la matière. On est dans l'écriture, c'est la syntaxe olfactive. Quand l'un de mes parfums est sur le marché, ça ne m'intéresse plus du tout.

Pour aller plus loin

  • L'exposition La Fabuleuse Histoire de l'Eau de Cologne, dont Jean-Claude Ellena est le commissaire, se tient au Musée international de la parfumerie, à Grasse, jusqu'au 5 janvier 2020.
  • Le catalogue de cette exposition, sous la direction de Jean-Claude Ellena, a paru sous le titre Cologne - La Fabuleuse Histoire de l'Eau de Cologne en coédition Le Contrepoint (Nez) / Musée international de la parfumerie.
  • Du mercredi 30 octobre 2019 au lundi 17 février 2020, le Mucem de Marseille organise une grande rétrospective dédiée à l'œuvre de Jean Giono.
  • Depuis avril 2019, Nez éditions (Nez, la revue olfactive ; Le Grand Livre du parfum) s'associent avec le Laboratoire Monique Rémy (LMR), fournisseur d'ingrédients naturels pour l'industrie du parfum, et proposent une collection dédiée aux fleurs et intitulée Les Cahiers des naturels. Les volumes Rose - La Rose de Damas en parfumerie et Narcisse - Le Narcisse en parfumerie sont déjà disponibles. Les volumes dédiés respectivement au patchouli et au jasmin sambac paraissent le 24 octobre 2019.

Les œuvres citées dans l'émission

  • Le livre de Roland Barthes Roland Barthes par Roland Barthes (publié en 1975) existe au format poche, chez Points, depuis 2014.
  • Le poème « Correspondances » de Charles Baudelaire figure dans Les Fleurs du mal (1857).
  • Le texte « La Rondeur des jours » de Jean Giono figure dans L'Eau Vive (1943).
  • "Les Bonbons", de Jacques Brel, a paru sur un 33 tours en 1963 et figure sur l'album Les Bonbons, paru en 1966.

La programmation musicale du jour

  • Brigitte Bardot, "La Madrague", 1963
  • Paolo Conte, "Via Con Me", 1981
  • Patrick Watson, "Dream for Dreaming", 2019

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

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