Sociologue et anthropologue, David Le Breton est l'un des intellectuels les plus reconnus de son temps. Au micro de Zoé Varier, il se souvient pourtant de ses jeunes années, emplies de doute et de mal de vivre. C'est dans cette période, avant de soutenir sa thèse, qu'il effectue un long voyage, fondateur, au Brésil.

David Le Breton : « Marcher, c'est une jubilation, c'est être immergé dans la sensorialité du monde »
David Le Breton : « Marcher, c'est une jubilation, c'est être immergé dans la sensorialité du monde » © Getty

Zoé Varier le définit comme un « homme debout, un homme qui marche ». Sociologue et anthropologue, enseignant et écrivain, David Le Breton publie des ouvrages à destination du grand public depuis près de 40 ans. Alors qu'il vient de publier Marcher la vie - Un art tranquille du bonheur aux éditions Métailié, huit ans après Marcher et vingt ans après Éloge de la marche, il se souvient pour Une journée particulière d'un jour de février 1978 où, jeune étudiant nourrissant le fantasme de changer de vie, il décide de quitter la France, pour le Brésil, et, peut-être, de ne jamais revenir. Ce voyage a été fondateur pour David Le Breton : il a participé à faire de lui l'anthropologue de renom qu'il est aujourd'hui et, en déroulant le fil de cette « journée particulière », on y trouve les racines de ses thèmes de recherche et de prédilection.

La recherche de l'Amazonie intérieure

En 1978, en effet, David Le Breton se sent « comme un gamin perdu ». Souffrant d'une timidité terrible, l'étudiant à Tours, originaire d'un milieu ouvrier au Mans (Sarthe), travaillant énormément pour financer ses études, laisse depuis quelque temps le mal de vivre l'imprégner, dans sa tête et dans sa chair. Le 6 février, il atteint le point limite, la zone de non-retour, et décide de s'envoler pour le Brésil.

C'était une rupture, une fracture. C'était un désir d'Ailleurs éperdu avec le sentiment que, plus jamais, je ne rentrerai en France.

Il avait appris dans le quotidien Ouest France que vivaient en Amazonie des populations amérindiennes qui, jamais, n'avaient rencontré la civilisation occidentale. Nourrissant le fantasme de les chercher, tout comme celui de rejoindre la guérilla brésilienne, il déchante hélas rapidement après son arrivée à São Paulo et, plus que jamais, prend conscience de son insignifiance. C'est alors que commencent de longs mois d'errance.

Je me retrouvais dans ma dérision de gamin paumé. J'ai pris mon sac à dos et j'ai fait tout le tour du Brésil.

Pour celui qui n'est pas encore anthropologue et sociologue, il s'agissait de disparaître, de n'être nulle part, comme il le théorisera plus tard dans son livre Disparaître de soi - Une tentation contemporaine (Métailié, 2015). Au terme de six mois de voyage, après avoir finalement vu l'Amazonie fantasmée, rentrer à Tours lui paraissait comme une déroute absolue, mais c'est la solution qu'il choisit finalement, la seule qui lui semble à même de l'aider à se reconstruire.

L'enseignement comme un sauvetage

« J'ai toujours été extrêmement solitaire, extrêmement silencieux ; je ne suis pas quelqu'un qui va vraiment vers les autres », confesse-t-il. De retour en France, c'est mu par une envie presque obsessionnelle de comprendre le monde, et nullement par un désir de carrière, qu'il soutient finalement sa thèse de sociologie dédiée à l'anthropologie du corps sous la direction de Jean Duvignaud. Il commence à écrire, comme une quête de « réconciliation avec l'étrangeté d'être soi ». Pendant un temps, il parvient à se satisfaire de ce rapport au monde par le biais de l'écriture et c'est par hasard et sans y croire qu'il accède à des responsabilités d'enseignant, ce qui l'oblige à accepter l'idée de prendre la parole, de transmettre.

Je me disais « c'est l'épreuve de vérité ». Est-ce que je vais être capable de parler pendant deux heures à une poignée d'étudiants ? En cours de route, j'ai vomi. Je suis arrivé devant les étudiants et je me suis lancé comme on se lance dans le vide. Cela s'est merveilleusement bien passé. C'était l'ouverture au monde, quasiment un moment initiatique.

Le corps au cœur de tout

Au fil des années, David Le Breton s'est réconcilié : avec la prise de parole en public, mais aussi, et avant tout, avec son corps, qu'il considère aujourd'hui comme le centre de gravité de son existence. Le corps est en effet au cœur de nombreuses des thématiques abordées par l'anthropologue : corps adolescent, corps en danger, corps mutilé, corps qui se cache et disparaît, corps qui pleure, sourit et rit, corps en mouvement. Corps qui marche. Au printemps dernier, il publiait aux éditions Métailié un nouveau livre dédié à la marche à pied : Marcher la vie - Un art tranquille du bonheur. Il y renouvelait son amour de la marche en y détaillant ses multiples bienfaits pour le corps et l'esprit.

On est dans la contemplation, on baigne dans des odeurs formidables, on est dans le silence ou dans le chant des oiseaux... Quand on veut toucher un arbre ou se baigner, comme j'adore le faire, quand on croise un lac, une rivière, on retrouve la plénitude du toucher, le bonheur de toucher le monde, de l'envelopper de ses mains... La marche est vraiment une réconciliation avec le corps, où tous nos sens sont mobilisés.

Les références des œuvres et archives diffusées dans l'émission

  • « Partir... » : Extrait de l'adaptation radiophonique du roman Partir... de Roland Dorgelès - France Culture, 1974 - Adaptation : Pierre Sabatier - Réalisation : Ignace Charrière
  • « Amazonie rêvée » : Extrait de "Un voyage au Brésil : Nous irons vers l'Amazonie", un numéro de l'émission Lettres d'un bout du monde - TF1, 1980 - Réalisation : Jean-Émile Jeannesson
  • « Mon corps, topie impitoyable » : Extrait de L'Utopie du corps, conférence radiophonique de Michel Foucault - France Culture, 1966
  • « Jean Duvignaud et la pédagogie » : Extrait de l'émission Un jour au singulier de Geneviève Ladoues - France Culture, 1995 - Réalisation : Nathalie Triandafyllidès
  • « La marche et le pied » : Extrait de Nous ne savons pas marcher - RTF, 1950
  • « Les Promesses d'un visage » : Poème de Charles Baudelaire, extrait des Fleurs du mal - Éditions Thélème, 2014 - Lecture : Éric Caravaca
  • Barry Manilow, « Copacabana » - Arista, 1978
  • « L'Évasion de Mesrine » : Extrait du Journal de 20 heures - Antenne 2, 8 mai 1978 - Journaliste : Denise Bauer
  • « Le Départ de Jacques Brel » : Extrait d'un entretien avec Jacques Brel par Roger Bouillot pour l'émission Hommes et choses - Inter Variétés, 1966 - 

Pour aller plus loin

La plupart des ouvrages de David Le Breton a paru aux éditions Métailié.

La liste de tous les travaux et publications, universitaires et grand public, de David Le Breton est disponible sur le site de la Faculté des Sciences sociales de l'Université de Strasbourg, où il enseigne.

La programmation musicale du jour

  • The Rolling Stones, "Miss You", 1978
  • Vinícius de Moraes (avec Toquinho et Maria Creuza), "A Felicidade" (de la bande-originale du film Orfeu Negro de Marcel Camus), 1966
  • Black Pumas, "Black Cat", 2020

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

Les invités
  • David Le BretonAnthropologue, sociologue, membre du Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe au CNRS
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