Philosophe et auteur du livre 'Penser comme un iceberg', Olivier Remaud nous invite à considérer les vastes étendues glacées comme des êtres à part entière, qui ont beaucoup à nous apprendre sur nous-mêmes et notre rapport au vivant. Et si l'iceberg était porteur de vie ? Et si la banquise était une institution ?

Dans son livre 'Penser comme un iceberg' (Actes Sud, 2020), le philosophe Olivier Remaud invite à considérer les étendues glacées avec plus de respect, d'empathie et de tact
Dans son livre 'Penser comme un iceberg' (Actes Sud, 2020), le philosophe Olivier Remaud invite à considérer les étendues glacées avec plus de respect, d'empathie et de tact © Getty / Patrick J Endres / AlaskaPhotoGraphics

Olivier Remaud est philosophe et directeur d’études à l’École des hautes études en Sciences sociales (EHESS). Il a été lauréat de plusieurs prix nationaux et internationaux et a publié de nombreux ouvrages. Parmi eux, le dernier en date, intitulé Penser comme un iceberg, a paru dans la superbe collection Mondes sauvages aux éditions Actes Sud. Pour Olivier Remaud, penser comme un iceberg, ce pourrait être de réfléchir à de nouveaux usages du monde, d’écrire de nouveaux récits pour réorienter nos comportements à l'égard du vivant. Penser comme un iceberg, c’est donc le programme de ce nouvel épisode d'Une journée particulière

Penser comme un iceberg, c'est renverser un peu nos façons de voir, provoquer une petite révolution de nos habitudes et considérer que ce que l'on suppose est au contraire, souvent, bien vivant.

Berlin : se faire et se défaire

Olivier Remaud a choisi comme « Journée particulière » le 19 janvier 2002. Ce jour-là, jeune docteur en philosophie, après avoir terminé et soutenu sa thèse, il arrivait à Berlin pour y commencer une recherche postdoctorale.  Son voyage avait duré deux jours. Il découvrait Berlin en hiver : une ville avec un horizon, un ciel, une ville du Nord aux fleuves gelés, sur lesquels on pouvait marcher, sortes de banquise spontanée.

J'ai éprouvé le sentiment d'un petit tour du monde dans une ville. Subitement, j'ai été animé par un sentiment intense de liberté et d'entière disponibilité. Cela a duré des mois et des mois par la suite.

L'arrivée à Berlin est pour Olivier Remaud une bifurcation, l'occasion de changer de vie, de se déprendre de quelque chose. Il a connu là un véritable décentrement. En quelque sorte, il est devenu autre, a changé de domaine de recherche, s'est frotté aux sciences sociales en s'intéressant au cosmopolitisme, à Berlin en tant que ville cosmopolite.

Par ailleurs, Berlin est le lieu où Olivier Remaud se souvient d'un rêve qu'il avait fait alors qu'il était adolescent. Un rêve qui allait emmener son travail et ses recherches dans une autre direction.

Je vois, lorsque je suis dans la forêt qui borde la maison de mes parents [...], un iceberg qui avançait vers moi, qui fendait la cime des têtes feuillues dans un silence tout à fait étonnant, une masse très belle qui, manifestement, ne gênait absolument pas la faune [...]. Il s'est avancé vers moi et il s'est arrêté d'un coup. Mon rêve s'est terminé. Je l'ai oublié. C'est à Berlin que ce rêve m'est revenu.

D'une certaine manière, son dernier livre sur les mondes glacés est né là et son regard a commencé, de plus en plus, à se tourner vers le Nord.

Le livre 'Penser comme un iceberg' d'Olivier Remaud, qui invite à réfléchir à de nouveaux usages du monde, a paru aux éditions Actes Sud
Le livre 'Penser comme un iceberg' d'Olivier Remaud, qui invite à réfléchir à de nouveaux usages du monde, a paru aux éditions Actes Sud / Özgün Özçer

Veaux, vaches, baleines, icebergs

Olivier Remaud s'intéresse donc depuis plusieurs années aux icebergs, des entités fascinantes à bien des égards. Bloc d’éphémère, l'iceberg rappelle le caractère fugace de l’existence. Face à eux, les émotions humaines sont contradictoires : certain·e·s sont terrifié·e·s, d’autres émerveillé·e·s. Chacun·e voit ce qu’il veut dans l’iceberg, quelquefois même les contours de visages familiers ; ils sont les miroirs des histoires personnelles autant que des mythes de conquête.

On a longtemps interprété le détachement de l'iceberg de son glacier comme une forme d'exil. C'est quelqu'un qui part, qui s'en va, tout seul, sur l'océan, qui dérive et puis qui disparaît dans la brume. De toute façon, l'iceberg est promis à mourir.

Les frontières entre ce qui est vivant et ce qui ne l’est pas sont plus floues qu’on ne le pense. Et avant de mourir, il faut bien que l'iceberg naisse. On dit d’un bloc de glace qui se détache d’un glacier qu’il est "nouveau-né". Autant les communautés autochtones du Grand Nord, les Inuit, que les glaciologues disent ainsi que le glacier vêle, à la manière d'une vache ou d'une baleine. Ce vêlage ferait-il de l’iceberg un être vivant, une matière chaude, tel un veau, ou un baleineau ? Il est vrai que les icebergs et les cétacés font les mêmes mouvements dans l’eau, ils roulent.

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Olivier Remaud a pris très au sérieux ces façons de dire et de nommer la naissance d’un glacier, parce qu’elles troublent notre perception. Elles modifient les rapports que l’on entretient avec la Terre.

La science et l'animisme s'entendent sur le fait que des blocs de glace peuvent être animés. Les icebergs ne sont pas de simples assemblages de cristaux de glace plus ou moins arrondis, les uns sur les autres.

La banquise est une Institution

Pendant longtemps on n’a compris les icebergs qu’avec leur surface émergée. Pourtant, selon Olivier Remaud, pour penser comme un iceberg, il faut plutôt plonger, s’immerger. Parce que c'est en s’immergeant sous l'iceberg que l'on trouve toute la vie. La glace porte la vie et la répand autour d’elle. Parce qu'il est perpétuellement en mouvement, parce qu'il racle parfois le plancher sous-marin, parce qu'il déplace des éléments nutritifs essentiels à divers degrés de l'échelle alimentaire, parce qu'en se retournant fréquemment, il met dehors ce qui était dedans et réciproquement, l'iceberg est un écosystème à part entière.

Ils participent activement à la fabrication et au maintien de la vie sur la planète.

Dans les cosmologies et les langues des peuples du Grand Nord, auxquelles l'ethno-historien et géographe Jean Malaurie a consacré sa vie, les icebergs ne sont pas des choses mais des entités vivantes.

Sur la banquise rien ne va de soi, tout doit se négocier. C’est pourquoi la glace est une affaire collective. Elle organise la vie. C’est une Institution sociale. La banquise fabrique de la société.

Moins il y a de banquise et plus le lien entre les humains se casse. En ce sens, la banquise sert à relier les gens, elle remplit la fonction d'un pont.

Toute violation des règles appelle une punition et c’est la glace qui s’en charge. La glace impose sa loi et les glaciers peuvent se fâcher. Le chamanisme rappelle que les icebergs sont des entités spirituelles et que leur visage est sacré ; il faut faire attention à ne pas les offenser. Lorsque l’impératif de distance n’est pas respecté, les glaciers et les icebergs ripostent. Le glacier exige des rituels d’approche, de la distance, de la discrétion... Le tact est nécessaire dans les mondes sauvages.

La glace est la plus forte. Il faut entretenir une juste distance à l'égard des glaces [...] être discret, avoir du tact, c'est-à-dire, par exemple, ne pas regarder les glaciers dans les yeux la première fois qu'on les fréquente. Il faut en devenir le familier : l'approcher peu à peu, se faire accepter, savoir s'effacer, disparaître, réapparaître très doucement. 

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Un iceberg pour ancêtre

Aujourd'hui, Olivier Remaud appelle l'humanité à plus de dialogue avec les étendues glacées et avec les icebergs. En s'appuyant la notion de lien "multispécifique", mis en évidence par les travaux de la biologiste, philosophe et historienne des sciences Donna Haraway, il propose d'agrandir le spectre de celles et ceux que nous considérons comme nos ancêtres. 

Avoir des ancêtres, c'est extrêmement précieux. Savoir d'où l'on vient, cela signifie aussi savoir avec qui l'on peut continuer à parler. Et ces ancêtres-là, justement, ne sont pas uniquement des humains. Par exemple : il y a, parmi eux, des icebergs. On peut entretenir un dialogue avec des blocs qui flottent parce qu'ils prennent place dans une histoire familiale élargie aux dimensions, quasiment, de l'histoire naturelle de la Terre.

Bibliographie sélective d'Olivier Remaud

La programmation musicale du jour

Et des extraits de :

  • Chris Watson, "Vatnajökull", 2003
  • Las Ketchup, "The Ketchup Song (Aserejé)", 2002
  • Henri Michaux, "Icebergs", poème en prose tiré du recueil La nuit remue, lu par Jean Topart pour l'émission Heure de culture française (archive Ina du 17 août 1962)

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

Les invités
  • Olivier RemaudPhilosophe et directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
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