Ce jour-là, le 1er secrétaire du Parti Communiste Soviétique annonçait au Soviet Suprême la réduction des forces armées. Une décision qui influa sur la vie future du romancier ukrainien : son père, pilote militaire, démobilisé, s’installa dans la banlieue de Kiev, ville ouverte, où Andreï Kourkov naquit en 1961.

Le président de l'Union Soviétique, Nikita Khrouchtchev, alors qu'il descend du train soviétique à bord duquel il était arrivé en gare de Dijon, le 29 mars 1960.
Le président de l'Union Soviétique, Nikita Khrouchtchev, alors qu'il descend du train soviétique à bord duquel il était arrivé en gare de Dijon, le 29 mars 1960. © AFP

Ecrivain ukrainien de langue russe, Andreï Kourkov s’est fait connaître en France en 2000, avec son roman, Le pingouin, best-seller traduit dans 32 langues. Il publie à la rentrée 2018, Vilnius, Paris, Londres : l’histoire de trois couples lituaniens décidés à tenter la grande aventure européenne. 

« Grâce au discours de Khrouchtchev, je suis devenu un écrivain libre »

«En réalisant une réduction unilatérale des forces soviétiques, nous démontrons au monde entier et par des faits concrets l'honnêteté de nos mesures, notre tendance à vivre dans la paix et l'amitié de tous les peuples », déclarait Nikita Khrouchtchev le 14 janvier 1960 lors d'une séance à huis clos devant le Soviet Suprême. Jusqu’à cette date, raconte Andreï Kourkov,  « mon père stationnait dans une base militaire au cœur d’une forêt à 70 kms de Leningrad. Une cité interdite où les habitants sont coupés du monde. Après ce fameux discours et grâce à sa démobilisation, il partit s’installer dans la banlieue de Kiev où « il devint pilote dans l’aviation civile d’abord chez le fabricant Antonov puis chez Aeroflot ». Andreï Kourkov naquit 15 mois plus tard en Avril 1961, 11 jours après le vol du premier homme dans l’espace : le russe Youri Gagarine. 

Mars 1960, "Mister K" accueilli à Paris en ami par le Général De Gaulle 

Dans son discours du 14 janvier, Nikita Khrouchtchev rendait aussi hommage à à la culture et au peuple français, à l’héroïsme et au patriotisme du Général de Gaulle. Deux mois plus tard, son tour de France de onze jours fut triomphal. Il y prônait la coexistence pacifique entre capitalisme et communisme. 

La période du Dégel en URSS

Pour Andreï Kourkov, la période Khrouchtchev fut la période les plus ouverte de l’Histoire de l'URSS avant la Pérestroïka . Il en garde un merveilleux souvenir :« L’atmosphère était légère, une très belle époque de ma vie». Nikita Khrouchtchev a dénoncé les crimes de Staline, critiqué son culte de la personnalité, libéré des milliers de détenus politiques, démanteler le système des camps, fait disparaître l’étiquette infamante «  d’ennemi du peuple »,  et surtout a permis la publication du premier chef-d’œuvre d’Alexandre Soljénitsyne : «Une journée dans la vie d’Ivan Denissovitch» dans la revue Novy Mir en novembre 1962. Pourtant tout ne fut pas rose pour d'autres écrivains et "Mister K" soufflait sans cesse le chaud et le froid : l’écrivain et poète Boris Pasternak, traîné dans la boue par l'Intelligentsia moscovite, dut refuser le Prix Nobel de Littérature 1958 décerné à son _Docteur Jivago_, pour calmer la colère du Kremlin, idem avec le grand reporter de guerre Vassili Grossman  - auteur de Vie et Destin - dont l’un des manuscrits fut confisqué par le KGB. A l’extérieur, le maître du Kremlin ne ménagea pas non plus les tensions, c’est sous son règne que débuta la construction du Mur de Berlin (1961) et qu'eut lieu la crise des Missiles de Cuba

J’appartiens à Kiev et Kiev m’appartient

En 1963, la famille Kourkov quitte la banlieue de Kiev, pour emménager dans la ville, dans un de ces nouveaux immeubles flambant neufs surnommés  Khrouchtchevkas. Andrei Kourkov aime à dire que Kiev a construit son imaginaire et a fait de lui un écrivain. C’est aussi celle de l’écrivain Mikhaïl Boulgakov où il est né et a vécu jusqu'à la guerre civile. Enfant, Kourkov allait explorer le sous-sol de la maison de l’auteur du Maître et Marguerite. Aujourd’hui Kourkov habite toujours Kiev, dans la vieille ville. Il y puise son énergie et son inspiration. 

C’est une ville où il fait bon vivre, une ville du Sud à l’atmosphère méditerranéenne ; dans le centre, comme à Paris, les gens sont aux terrasses des cafés. C’est ma ville

La loufoquerie et l’absurde, deux ingrédients des romans de Kourkov

Comme dans son roman Le Pingouin. Un animal insomniaque, dépressif et neurasthénique chassé du zoo de Kiev, en faillite depuis la chute de l’URSS. Il traîne sa peine dans l'appartement d’un écrivain raté qui rédige des nécrologies. 

Dépasser les frontières ou le rêve européen des jeunes de l’ancien bloc soviétique

C’est le sujet du dernier roman de Kourkov. Une Europe idéalisée, qui poussent les héros du récit à quitter leur pays, la Lituanie. Un premier couple part en France, l'autre en Angleterre et le troisième reste en Lituanie espérant aussi changer de vie. Les aventures de ces rêveurs d'Europe ne seront pas à la hauteur de leur espérance. Les difficultés s’accumulent pour gagner sa vie, se loger. Ils ont recours aux petits trafics, la Mafia rôde.  Le romancier emprunte  à la littérature lituanienne, l’un de ses personnages : un certain Kukutis, grand voyageur à la jambe de bois, qui boit et mange dans chaque pays traversé, dont il connaît à chaque fois la langue car l'Histoire l'a déjà conduit là. A l'intérieur de sa jambe, une dizaine de tiroirs où il cache de l’alcool, ses différents passeports et tout ce dont il a besoin. 

Andrei Kourkov est un patriote ukrainien  et un pro européen. Depuis 2014 il s'est engagé contre l’annexion de la Crimée et contre la guerre qui a lieu ce moment dans le Dombass. 

Pour aller + loin :

Les 12 livres du romancier ukrainien tous publiés chez Liana Levi

Vilnius, Paris, Londres, d'Andreï Kourkov (2018) ; Le Pingouin ( son best-seller réédité en poche à multiples reprises, 2000) ; Le Journal de Maïdan (2014)...

Et aussi : 

Une journée d'Ivan Denissovitch, d'Alexandre Soljénitsyne (Fayard, 2007 et aussi la collection Pavillons Poche de Robert Laffont), publié pour la première fois dans la revue Novy Mir, en URSS en novembre 1962

Docteur Jivago, de Boris Pasternak (Folio Gallimard). En 1957, il parvint à faire sortir d’URSS le manuscrit de son roman, qui devint par la suite un best-seller mondial, au grand dam des autorités soviétiques et de leur chef, Nikita Khrouchtchev, qui lui en firent durement payer le prix. 

Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov, (Robert Laffont, collection Pavillons Poche, 2015)

Russie, réformes et dictatures, 1953-2016, d'Andreï Kozovoï (dans la collection Poche de Perrin, "Tempus", 2017)

A propos de la grève de la faim du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov

Et sur les écrans français depuis la fin septembre 2018, le huitième film d'un autre cinéaste ukrainien, Sergei Loznitsa, Donbass. En 2014, il avait réalisé Maïdan

Vous avez entendu les titres musicaux suivants : 

  • La foule, Edith Piaf (1957)
  • Surfin Bird, The Trashmen (1963)
  • The Gypsy Faerie Queen, Marianne Faithfull feat. Nick Cave (2018)

Les références du générique de l'émission :« Le Temps est bon » d’Isabelle Pierre remixé par Degiheugi 

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