Laurent a travaillé 15 ans pour l'État. Il y a occupé de hautes fonctions dans la diplomatie, mais aussi dans le maintien de l'ordre. Son moteur a toujours été le respect des valeurs républicaines. Contre toute attente, c'est ce même moteur qui était à l'œuvre, le 1er décembre 2018, lorsqu'il est devenu Gilet Jaune.

Depuis le 1er décembre 2018, jour où il s'est rendu sur un rond-point bloqué par les Gilets Jaunes pour la première fois, Laurent manifeste à leurs côtés toutes les semaines
Depuis le 1er décembre 2018, jour où il s'est rendu sur un rond-point bloqué par les Gilets Jaunes pour la première fois, Laurent manifeste à leurs côtés toutes les semaines © AFP / Geoffroy VAN DER HASSELT

Laurent préfère que l'on ne donne pas son patronyme. Il n'intervient pas dans cette émission pour faire parler de lui. Laurent est aujourd'hui consultant auprès des entreprises et coach de dirigeants, mais avant cela, pendant près de 15 ans, c'est-à-dire jusqu'en 2013, il a servi dans la fonction publique : diplomatie, Quai d’Orsay, mais aussi dans le corps préfectoral, comme directeur de cabinet de préfet, en charge de la police, de la gendarmerie et du maintien de l’ordre. Il a choisi comme « Journée particulière » le 1er décembre 2018, acte III du mouvement des Gilets Jaunes. Ce jour-là, il décidait de se rendre pour la première fois sur un rond-point tenu par les Gilets Jaunes, à côté de chez lui, dans le bassin d’Arcachon.

Je suis resté deux heures sur ce rond-point et, en deux heures, il y a peut-être un ou deux automobilistes qui ont fait preuve d'énervement, mais, sinon, c'était un soutien unanime : des klaxons, des gens qui nous disaient « ne lâchez rien ! »... C'était un moment extraordinaire.

À partir de cette date et jusqu'à aujourd'hui, il manifestera tous les samedis. C'est la première fois de sa vie qu'il s'engage de cette façon.

Je suis [...] un privilégié, c'est-à-dire que je gagne bien ma vie, [...] je suis plutôt protégé, mais les revendications de justice sociale, de justice fiscale et de dignité, d'ailleurs, la revendication principale, c'est ça, [...] tout de suite, sur le rond-point, ça m'a pris aux tripes et je me suis dit « je suis dans mes valeurs, là, je suis complètement dans mon combat ».

« Jour noir d'une colère sans limite »

À Paris, le 1er décembre, les quatre piliers de l’Arc de Triomphe sont tagués. Sur l’un d’eux, on peut lire l’inscription : « Les Gilets Jaunes triompheront ». Des barricades sont dressées dans plusieurs rues de la capitale, des voitures brûlées, des vitrines brisées ; au Puy-en-Velay, la préfecture est incendiée, les aéroports de Nice et Nantes sont bloqués. Dans la presse nationale, le 1er décembre 2018 est décrit comme le jour où tout a basculé, « une journée qui restera pour la nation une blessure collective » titre Le Figaro, « jour noir d’une colère sans limite, face à un système politique épuisé » écrivent Les Échos. Quand Libération voit dans l’acte III des Gilets Jaunes, « des scènes d’une violence inouïe, des émeutes inédites depuis 1968 », La Croix s’interroge sur « l’efficacité des forces de l’ordre ». Outre le traitement médiatique de ces manifestations, Laurent interroge également les moyens déployés pour le maintien de l'ordre, lui-même ayant été, en tant que sous-préfet, chargé de ces questions. 

Le problème, c'était le commandement politique [du maintien de l'ordre] dans ces manifestations. [Il y avait] un désarroi politique qui s'est traduit par un mauvais commandement des forces de l'ordre. [...] Ceux qui sont sur le terrain savent ! Quand ils reçoivent des ordres, ils les exécutent. Là, ils n'ont pas reçu les bons ordres, c'est ça le vrai sujet.

D'où vient la violence ?

C'est parce qu'il a une haute idée de la République française qu'il a toujours voulu en défendre les valeurs. D'abord en servant l'État et, aujourd'hui, en battant le pavé. Pour lui, être Gilet Jaune, c’est être fidèle à ces idéaux, à ses idéaux, dont il a l'impression qu'il ne les partage plus avec celles et ceux qui nous dirigent. Il ne sera en effet pas vraiment convaincu par l'allocution télévisée du Président Emmanuel Macron, le 10 décembre 2018, au cours de laquelle il annoncera une série de mesures censées apaiser la colère des Gilets Jaunes.

C'était une réponse complètement à côté de la plaque. Il n'a pas compris le message. C'est d'ailleurs pour ça que son discours sonne creux et faux : il n'a pas compris. D'ailleurs il commence son speech sur les violences en disant « C'est inadmissible, inacceptable »... Quand on a de l'autorité, on n'a pas besoin de le rappeler.

Le 26 janvier 2019, Jérôme Rodrigues, figure connue du mouvement des Gilets Jaunes est blessé à l'œil en direct sur Facebook. Quelques jours plus tard, le 1er février, le Conseil d’État rejettera les demandes de suspension de l’usage des LBD (lanceurs de balles de défense). Les juges ont estimé que le risque de violences rendait nécessaire de permettre aux forces de l’ordre de recourir à ces armes. Mais la violence, Laurent ne la voit pas toujours du côté auquel pensent alors les juges... Au mois de mars 2019, en effet, le Président de la République nomme un nouveau Préfet de police à Paris, Didier Lallement, réputé pour la poigne dont il a fait montre dans sa gestion des Gilets Jaunes à Bordeaux et chargé de remettre de l’ordre au sein de la Préfecture de police de Paris. Laurent ne reconnaît plus la « maison police » qu'il a connue et véritablement appréciée.

J'ai été de l'autre côté de la barrière, j'ai supervisé des dispositifs de maintien de l'ordre. On m'avait appris deux principes absolus dans le maintien de l'ordre, c'est la désescalade, faire baisser la tension systématiquement, et toujours offrir une porte de sortie aux manifestant·e·s, ne jamais les nasser. Aujourd'hui, on est dans un schéma totalement inverse : c'est l'escalade, la stratégie de la tension et de la terreur, pour décourager les manifestant·e·s de revenir, et c'est la nasse permanente.

Caméra au poing, de père en fille

Face aux violences policières, c’est parce qu'il voit le traitement médiatique du mouvement des Gilets Jaunes dans les médias grand public que Laurent décide de s'acheter une perche et de filmer les manifestations. Selon lui, la présentation des faits dans les médias constitue une grave désinformation. En avril 2019, sa fille rejoint le mouvement et décide, également, de filmer, pour témoigner des violences policières, mais aussi du nombre de participants dans les manifestations.

Au bout d’un an de manifestations, Laurent, sa famille et les Gilets Jaunes se sont habitué·e·s aux violences, aux gaz lacrymogènes. Ils et elles ont encaissé un niveau de violence élevé, le tutoiement de certains membres des forces de l'ordre, leur insultes, leurs agressions et leurs blessures. Selon un bilan provisoire effectué par le documentariste David Dufresne dans son projet Allô, place Beauvau, on compte, depuis le début du mouvement : 885 signalements, 2 décès, 325 blessures à la tête, 26 éborgné·es, 5 mains arrachées.

On a vu tellement de blessé·e·s dans ce mouvement. [...] En France, quand on manifeste, on s'expose à des châtiments corporels qui ne sont pas prévus par le Code pénal. [...] On autorise les policiers et les gendarmes à châtier les manifestants. [...] C'est insupportable.

Ce n'est pas fini...

Aujourd’hui, Laurent est engagé dans le mouvement contre la réforme des retraites. Ce mardi 4 mars, il manifestait, à Paris, devant l'Assemblée nationale, contre le passage en force de la loi par le gouvernement, selon la méthode dite du 49:3. C'est dans ce contexte de manifestation qu'il a filmé la scène suivante, le 9 janvier 2020. Postée sur Twitter, elle a été vue plus de 2 millions de fois.

Dans quelle société on vit où l'échelle de valeurs c'est : on s'émeut d'un tag sur l'Arc de Triomphe et on reste indifférent à des gens dont la vie est foutue ? Ils ont leur vie saccagée.

Pour aller plus loin

La programmation musicale du jour

  • Leyla McCalla, "The Capitalist Blues", 2018
  • Alain Bashung, "Résidents de la République", 2008
  • Yael Naim, "How Will I Know", 2020

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

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