À Paris, plus de 1000 plaques commémoratives rendent hommage aux victimes de la Seconde Guerre mondiale. Après une vaste chasse au trésor, c'est dans un livre, "un monument de papier", que Philippe Apeloig les a compilées. De façon exhaustive, obsessionnelle. Pour le graphiste, elles deviennent comme des pansements.

Le graphiste Philippe Apeloig a photographié et compilé dans un beau livre toutes les plaques commémoratives parisiennes de la Seconde Guerre mondiale
Le graphiste Philippe Apeloig a photographié et compilé dans un beau livre toutes les plaques commémoratives parisiennes de la Seconde Guerre mondiale © Aatjan Renders

Philippe Apeloig est graphiste, designer graphique, typographe... Certain·e·s disent de lui qu'il est un chorégraphe des lettres, un chef d'orchestre, mais, pour lui, le terme « graphiste » regroupe la plupart de ses compétences et de ses activités : la typographie, la mise en page, la création de formes, d'affiches, de logos, la conception de livres, etc. Il s'attaque à tous les supports de la communication visuelle. En octobre 2018, il a publié aux éditions Gallimard un beau livre intitulé Enfants de Paris - 1939-1945 dans lequel il a photographié, à Paris, toutes les plaques commémoratives de la Seconde Guerre mondiale. Philippe Apeloig a voulu donner à voir la beauté de ces plaques, en même temps que leur histoire. Dans cet ouvrage monumental réside ainsi l'une des preuves, en 1120 pages, que mémoire et design ne sont pas incompatibles. 

Le très beau livre de Philippe Apeloig réunissant des photographies de plaques commémoratives, 'Enfants de Paris - 1939-1945', a paru aux éditions Gallimard
Le très beau livre de Philippe Apeloig réunissant des photographies de plaques commémoratives, 'Enfants de Paris - 1939-1945', a paru aux éditions Gallimard / Studio Apeloig

Châteaumeillant : poser la première plaque

Philippe Apeloig a choisi comme « Journée particulière » le samedi 20 novembre 2004. Ce jour-là, sa mère, Ida Apeloig-Rozenberg, faisait apposer dans le village de Châteaumeillant dans le Cher une plaque commémorative pour remercier les habitants d’avoir caché ses parents et d’autres familles juives pendant l’occupation allemande. Châteaumeillant avait en effet abrité et protégé une quarantaine de familles juives pendant la Seconde Guerre mondiale, parmi lesquelles la famille de Philippe Apeloig, venue de Pologne à Paris dans les années 1930.

C'était un jour, très émouvant, de transmission pour les générations plus jeunes d'un passé qui continue à nous hanter. [...] Il y avait quelque chose de très beau.

En 2004, Philippe Apeloig se rendait pour la deuxième fois à Châteaumeillant. Son grand-père l'avait en effet déjà emmené dans le village dans les années 1970, alors que le futur graphiste n'avait qu'une dizaine d'années. Près de trente ans plus tard, il assiste au discours que prononce sa mère, citant par ordre alphabétique le nom de toutes les familles juives réfugiées et, ainsi, sauvées de la déportation. Ida Rozenberg a ensuite rappelé la formule de désobéissance civile, « triste besogne », que prononçait le gendarme de Châteaumeillant quand la milice française, qui prêtait main forte à la Wehrmacht, approchait du village, pour prévenir les habitant·e·s de l’arrivée des nazis, de sorte que les familles juives retrouvent en urgence leur cachette.

Avec un texte de onze lignes, la plaque, grenat et or, dit avant tout merci.

Elle me touche beaucoup. Parce qu'elle existe, parce qu'elle raconte quelque chose de brûlant, à commencer par le mot « Merci » [...] et, dans sa sobriété, elle me séduit beaucoup.

La plaque commémorative qui remercie les Justes de Châteaumeillant, dans le Cher, a été posée sur l'ancien marché couvert du village
La plaque commémorative qui remercie les Justes de Châteaumeillant, dans le Cher, a été posée sur l'ancien marché couvert du village / Philippe Apeloig

Paris : la chasse au(x) trésor(s)

Bien que celui-ci soit typographe et graphiste, la mère de Philippe Apeloig ne l'a pas sollicité pour concevoir cette plaque de remerciements et de mémoire. C'est ainsi qu'il commence à imaginer un autre type d’objet, non pas une plaque, mais un objet imprimé qui lui permette de s'approprier l’histoire de ses grands-parents et parents à travers sa passion du graphisme et de la typographie. Comment convoquer l’histoire familiale et en faire une création ? C'est en partie pour répondre à cette question qu'est né le livre, Enfants de Paris - 1939-1945 dans lequel Philippe Apeloig, accompagné d'une équipe de passionné·e·s, comme lui, a photographié toutes les plaques parisiennes commémoratives de la Seconde Guerre mondiale. L'ouvrage fait le lien entre le contenu des plaques et leur beauté typographique et ne se limite pas à l’histoire de la famille Rozenberg, mais il raconte le Paris des années 1940, sa géographie, ses murs, la vie et la mort de personnes, célèbres ou anonymes, prises dans les mailles de l’Occupation.

L'idée de ce livre, c'est d'ouvrir le regard sur ces traces qui passent pour inaperçues.

Plusieurs centaines de plaques commémoratives de la Seconde Guerre mondiale sont dans Paris. Philippe Apeloig les a toutes photographiées (13 rue d'Ormesson [75004] / 27 rue Saint-Jacques - [75005]))
Plusieurs centaines de plaques commémoratives de la Seconde Guerre mondiale sont dans Paris. Philippe Apeloig les a toutes photographiées (13 rue d'Ormesson [75004] / 27 rue Saint-Jacques - [75005])) / Studio Apeloig

Pour Philippe Apeloig, ces plaques commémoratives sont devenues une véritable obsession. Avec sa petite équipe, il est devenu un chercheur de traces et l'aventure s'est transformée en un jeu de piste, de cache-cache, une traque. C’était parfois presque un hasard que les plaques soient découvertes. Dans le livre, elles sont classées par arrondissement, mais on en trouve dans les égouts, dans les couloirs du métro, jusqu’en haut de la Tour Eiffel. Parfois, elles sont posées au hasard, au ras du sol, dans des lieux improbables. Le graphiste y perçoit comme un chuchotement, un murmure, une plainte. Des hommes, des femmes, des résistantes et des résistants, des Juifs et des Juives, des gendarmes, des travailleurs et travailleuses de la RATP, des Justes, des enfants....

Ce sont des signes de vie de gens qui sont devenus comme des fantômes et qui nous accompagnent dans notre présent, jusqu'à aujourd'hui, [...] comme si l'on ne pouvait pas s'en séparer, peut-être parce qu'elles sont encore incandescentes. 

Certaines plaques de la période 1939-1945 rendent hommage à des hommes et des femmes célèbres, d'autres à des inconnu·e·s (16, rue Cujas 5e arrondissement / 35, rue Marx Dormoy 18e arrondissement)
Certaines plaques de la période 1939-1945 rendent hommage à des hommes et des femmes célèbres, d'autres à des inconnu·e·s (16, rue Cujas 5e arrondissement / 35, rue Marx Dormoy 18e arrondissement) / Studio Apeloig

Partout : cultiver le hasard

Philippe Apeloig s'est attaché à certaines de ces plaques pour leur forme, comme l’étroite plaque de la rue d’Ormesson, dans le quatrième arrondissement de Paris, ou l'unique plaque ronde de la capitale sur cette période, située rue Saint-Honoré dans le 1er arrondissement et rendant hommage, en anglais avec un sublime lettrage doré à des aviateurs britanniques qui se sont écrasés sur les grands magasins du Louvre en 1943. D'autres plaques sont bouleversantes par ce qu'elles racontent, par leur usure, la patine du temps qui érode les lettres, ou encore par la diversité de leur support : pierre de taille, pierre meulière, brique, carrelage, ciment, béton.

Certaines plaques parlent de destins inoubliables. [...] Il y a eu des moments de tragédie, d'inquiétude, d'injustice. [...] Les plaques deviennent comme des pansements, comme si elles soignaient des plaies.

Philippe Apeloig s'attache à certaines plaques pour leur forme, à d'autres pour leur histoire (151 bis, rue Saint-Honore 1er arrondissement - 95, boulevard Macdonald 19e arrondissement)
Philippe Apeloig s'attache à certaines plaques pour leur forme, à d'autres pour leur histoire (151 bis, rue Saint-Honore 1er arrondissement - 95, boulevard Macdonald 19e arrondissement) / Studio Apeloig

Pour Philippe Apeloig, ces plaques commémoratives ont une véritable qualité esthétique. Il y voit en effet une grande richesse de vocabulaire graphique. Lettres peintes, lettres en creux ou dorées, ces plaques sont à ses yeux un catalogue fantasque de créations typographiques, un véritable hommage aux dessinateurs de lettres, dont il fait partie. Philippe Apeloig a été initié à la typographie par Roger Druet, qui lui a transmis son amour des lettres. Chacun d'entre elles raconte une histoire qui lui est propre ; elles se transforment quand elles deviennent capitales, elles sont comme des personnages qui se déguisent sans arrêt, grossissent, s’allongent, maigrissent, s’étirent et changent d’accessoires. Ponctuation et accents sont des variantes. Dans son travail de graphiste, Philippe Apeloig s'est mis au service de la lettre.

Je crois que chaque lettre a une personnalité. Elles me font penser à des acteurs, ou des danseurs, sur une scène. [...] Le vocabulaire typographique est d'une richesse infinie !

New York : les secrets de West Side Story

Ainsi, Philippe Apeloig dirige les mots et les lettres comme un chef d’orchestre ou comme un chorégraphe. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit un grand admirateur du film West Side Story de Jerome Robbins et Robert Wise, un « film emblématique qui a réuni tant de talents et de modernité ». Au micro de Zoé Varier, Philippe Apeloig précise que son générique, que l'on doit au graphiste Saul Bass (l'un des plus grands graphistes états-unien, qui a notamment réalisé les génériques de plusieurs films d’Alfred Hitchcock comme Vertigo ou La Mort aux trousses), est une vraie merveille : il s’ouvre sur une représentation graphique abstraite qui se fond progressivement en image de Manhattan vu du ciel. Il fait ensuite entrer le spectateur dans l’univers urbain de New York en filmant la ville en plongée, comme si l'on regardait un canyon. Une fois le film terminé, les crédits de fin sont montrés par des graffitis sur des murs, sur lesquels Saul Bass fait sillonner le regard du spectateur.

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Entre la musique, la chorégraphie, la beauté des acteurs, les couleurs et l'histoire, je trouve que ce film est emblématique. Je ne m'en lasse pas. Si j'avais pu, j'aurais adoré pouvoir y participer. [...] Mais West Side Story, c'est aussi New York, cette ville, qui est d'une certaine façon ma ville d'adoption, où j'ai puisé tant d'inspiration et où j'ai toujours le sentiment d'être confronté au « Nouveau Monde ».

Pour aller plus loin

Agenda

À l'occasion des Journées européennes du patrimoine, du 16 au 18 septembre 2021 de 20 heures à minuit, Philippe Apeloig projettera en très grand format ses photographies de plaques commémoratives parisiennes sur les façades extérieures du Panthéon, à Paris.

La programmation musicale du jour

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

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