Ce jour-là, l’écrivaine déambule dans Prague enneigé et glacé avec sa fille dont c’est l’anniversaire. En passant près d’un kiosque, elle lit l’annonce du décès de l’auteure de "L’Amant" à la Une d’un quotidien français. L’adolescente éclate en sanglots. Brusquement, les souvenirs refont surface...

L'écrivain français Marguerite Duras (1914-1996) au début des années cinquante, à son domicile parisien.
L'écrivain français Marguerite Duras (1914-1996) au début des années cinquante, à son domicile parisien. © AFP / STF

On a marché dans les rues de Prague, apaisées par une magie consolatrice due à la présence de Kafka 

La mère et la fille sont parties à Prague sur les traces de l'écrivain Franz Kafka : le ghetto, le cimetière juif, le Pont Charles, la Ruelle d’or. Prague, la ville du cloisonnement, de la séparation. Une loi tacitement observée par tous les Pragois : germanophones, tchèques et juifs. Comme Kafka, le juif de langue allemande dans une ville qui ne l’aimait pas et dont il disait : " Prague ne vous lâche pas. Pas un seul d'entre nous. Prague la mère des villes et des serres. Il nous faudrait l'enflammer des deux côtés, alors il serait possible de s'en débarrasser". 

« L’enfant qui pleure » 

A l’été 1980, Geneviève Brisac, alors  jeune journaliste chargée d’une  enquête  sur la gloire littéraire pour le quotidien Le Monde, écrivait un mot à Marguerite Duras sans grand espoir d’une réponse. Pourtant un soir, le téléphone sonne, Geneviève Brisac, son bébé en pleurs dans les bras, décroche : c’est Duras. Paniquée, la jeune mère appelle le père à la rescousse. Mais Duras veut entendre l’enfant qui  pleure et commence à lui parler. La petite fille s’apaise.  Un lien s’est créé au bout du fil. «  Seize ans plus tard, à Prague, se souvient Geneviève Brisac, j’ai compris ce qui avait bouleversé ma fille ».  

Marguerite Duras est immortelle 

C’est le cri du cœur de Gérard Depardieu dans les pages du Parisien au lendemain de la mort de la romancière. Le Figaro titrait sur la disparition d' "une éternelle rebelle, d’une exploratrice des abîmes", Libération citait ses propres mots : "morte je peux encore écrire" . Quant au quotidien Le Monde, il publiait le portrait de l’écrivaine  rédigé par Geneviève Brisac  juste avant son voyage à Prague. Elle insiste sur la douceur de son écriture, plutôt que sur la douleur, état indissociable selon Duras de l’acte d’écrire. Une acte qui nécessitait l’oubli de soi, la passion, la sincérité. « Lorsque j’écris, je suis comme une passoire trouée » racontait l’auteure d’ "Un barrage contre le Pacifique"

1996, cette année-là….

Le 8 janvier, l’ancien Président François Mitterrand décédait quelques mois après avoir quitté le pouvoir : « La fin d’une époque d’espérance, une page qui se tournait » pour Geneviève Brisac

Le 23 août, 300 Africains « sans-papiers » réclamant leur régularisation, réfugiés depuis cinq mois à  l’intérieur de l’église Saint Bernard dans le 19ème arrondissement de Paris et qui avaient entamé, pour dix d’entre eux, une grève de la faim, étaient violemment évacués par la police. 

En novembre, Geneviève Brisac recevait le Prix Femina pour son roman, Week-End de chasse à la mère : le portrait, sans rancune, d’une mère scénariste et réalisatrice de téléfilms et de feuilletons radiophoniques, qui avait rejeté la maternité comme pas mal de femmes de sa génération. « Je n’avais pas d’existence à ses yeux en tant que fille ».

Pour aller + loin : 

Le dernier roman de Geneviève Brisac

Le Chagrin d'aimer (Grasset, février 2018)

et aussi édités chez Points Seuil : Week-end de chasse à la mère (adapté librement au cinéma par Christophe Honoré en 2009 : Non ma fille tu n'iras pas danser), Petite, Pour qui vous prenez-vous ?

Aux éditions de l'Olivier : 52 ou la seconde vie (dans un des récits, Geneviève Brisac raconte cette fameuse première rencontre téléphonique de l'été 1980 avec Marguerite Duras)

De Marguerite Duras : Le ravissement de Lol V. Stein, La vie matérielle, La douleur, Un barrage contre le Pacifique (tous chez Folio Gallimard)

De Franz Kafka : Le château, Le procès, la métamorphose ( tous au Livre de Poche) 

De Milan Kundera : L'insoutenable légèreté de l'être, La plaisanterie (coup de coeur !), le livre du rire et de l'oubli ( tous chez Folio Gallimard) 

La play list de l'émission : 

  • I will survive, Cake (1996)
  • Rumba des îles, Jeanne Moreau, Marguerite Duras (1975)
  • Why walk a dog ? Jack White (2018)

Les références du générique de l'émission :  « Le Temps est bon » d’Isabelle Pierre remixé par Degiheugi

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