L'écrivain et journaliste Dov Alfon, ancien membre des services secrets israéliens, publie le roman d'espionnage 'Unité 8200', inspiré de sa propre expérience au sein du renseignement technologique de pointe. Pour lui, le déclic qui fit croître l'importance de cette unité 8200 peut remonter à la Guerre de Kippour.

Le livre de Dov Alfon, 'Unité 8200', a paru aux éditions Liana Levi
Le livre de Dov Alfon, 'Unité 8200', a paru aux éditions Liana Levi © Assaf Matarasso

Écrivain et journaliste, correspondant en France du quotidien israélien de gauche Haaretz (dont il fut le directeur), Dov Alfon partage sa vie entre Paris et Tel-Aviv. Son premier roman, Unité 8200, est un succès mondial. Paru en France en avril 2019, aux éditions Liana Levi, il est traduit dans plus d'une douzaine de langues. Ce n'est pourtant pas cette récente gloire que Dov Alfon a choisi de mettre au cœur de sa « journée particulière », mais un élément qui lui est lié de plus loin.

6 octobre 1973 : début de la Guerre de Kippour

Le 6 octobre 1973, alors que le pays célèbre le jour de Kippour, celui du repos national, les forces armées syriennes et égyptiennes attaquent simultanément et par surprise l'État d'Isarël, par le Nord et par le Sud. La surprise est totale (ou presque). C'est le début de la Guerre de Kippour qui s'étendit sur près d'un mois et qui fit plus de 20 000 victimes. Dov Alfon a alors 12 ans. Après avoir passé ses premières années à Paris, il vit avec ses parents depuis un an seulement en Israël. Contrairement à ses petit·e·s camarades, habitués depuis toujours au sentiment de menace qui pèse sur Israël, c'est sans les comprendre réellement, sans en prendre la mesure, qu'il ressent la panique et la fébrilité que cette attaque surprise provoque sur le pays.

Tout le monde autour d'eux savait à peu près ce qu'il fallait faire..., mais [mes parents], des Parisiens, venus, de la rue Broca, un an auparavant, dans cet état qui est militaire (on pourrait presque dire militariste), ignoraient tout de cela. Peindre les fenêtres en noir, y mettre du papier collant pour éviter qu'elles ne se brisent lorsque des avions passent le mur du son au-dessus de vos têtes, ils l'ignoraient.

Le lendemain, à l'école, seule la directrice est présente, le reste du personnel, maîtres et maîtresses, ayant été mobilisé·e·s pour le conflit. Les enfants eux-mêmes seront mis à contribution : accompagnés de trois policières, on leur demande d'arrêter les voitures sur l'autoroute pour en peindre les phares en bleu foncé, de façon à les rendre moins visibles la nuit.

Un qui-vive permanent

Pour Dov Alfon, la violence du conflit et la surprise qui l'a accompagné sont à la source d'un traumatisme national qui a eu, et qui a toujours, des répercussions sur la politique d'Israël, notamment en matière de sécurité, comme sur l'état d'esprit et le sentiment de vulnérabilité de ses concitoyen·ne·s.

Cette guerre est capitale pour comprendre ce qu'il se passe au Moyen-Orient. Cette impression d'une guerre totale contre l'État juif a formé tous les dirigeants israéliens des 30 dernières années et, sans doute, des 20 prochaines aussi. Tout ce que l'on dit sur cette "hystérie israélienne" à la sécurité [...] ne peut être dit sans bien comprendre la Guerre de Kippour.

Lui-même n'est jamais réellement serein lorsqu'il est dans son pays.

Cette impression d'être toujours sur le point d'être tué va, certainement, personnellement, m'accompagner pendant de longues années. Dès que je pose le pied sur le sol israélien, d'une certaine manière, je suis déjà sur le qui-vive, ce qui ne m'arrive pas dans le métro parisien.

Écouter l'unité d'écoutes

Dov Alfon explique que l'état d'Israël aurait pu anticiper la Guerre de Kippour et n'être pas pris par surprise car une entité des services secrets, l'unité 8200, une unité militaire de renseignement de pointe, spécialisée dans les écoutes, était formelle : la Syrie et l'Égypte allaient attaquer Israël le jour de Kippour. Parce que le Mossad, Institut pour les renseignements et les affaires spéciales, une autre branche du renseignement israélien, avait des informations contradictoires, le gouvernement israélien a choisi de ne pas écouter l'unité 8200. Avec les conséquences que l'on sait. Parmi les conséquences de la Guerre de Kippour, on compte donc le développement et l'intensification des écoutes. Après le cessez-le-feu, piloté par l'ONU avec sa Résolution 338, l'importance du renseignement d'origine électromagnétique, avec des écoutes et une surveillance technologiques, s'accroîtra jusqu'à faire de cette unité 8200 « la meilleure agence de renseignement technique au monde [...] au même niveau que la NSA », selon Peter Roberts, qui occupait en 2015 le poste de directeur des sciences militaires du Royal United Services Institute.

Des espions de 19 ans

Dov Alfon connaît très bien l'Unité 8200 : il en a fait partie au cours de son service militaire et pendant les mois de réserve qui l'ont suivi. Elle est même au cœur de son premier roman (Unité 8200, édition Liana Levi, 2019). Il sait ainsi qu'elle emploie des milliers de jeunes, dont la moyenne d'âge est de 19 ans et demi.

On est très loin de John Le Carré ou même de James Bond. Ce sont des jeunes, qui connaissent la technologie et les nouveaux médias et qui savent comment cela fonctionne de manière intuitive. C'est cela qui fait la force de cette unité. 

Écoutes partout, espions nulle part ?

Le monde de l'espionnage est divisé en trois branches : le renseignement humain (agents secrets "à l'ancienne", de moins en moins nombreux), le renseignement basé sur les signaux (sonars, radars, satellites espions, etc.) et le renseignement basé sur les communications, sur les écoutes. C'est ce troisième volet (communication intelligence) qui est largement prédominant en 2019 et l'unité 8200 est la plus performante dans ce domaine : écoutes des téléphones portables, mais aussi, et surtout, écoutes des ordinateurs et serveurs gérant et stockant les données personnelles.

Si vous achetez quelque chose dans une supérette, vous allez donner votre carte [de fidélité] et vos achats vont être gravés dans un disque dur. Il appartient à la chaîne du supermarché où vous venez de faire un achat, mais, en réalité, au moins cinq services secrets mondiaux sont sur les ordinateurs de cette chaîne de supermarchés pour savoir ce que [vous] achete[z], à quelle heure et dans quel magasin. [...] C'est un espionnage gigantesque sur nos communications.

Les références

Dov Alfon, Unité 8200, éditions Liana Levi, 2019

La programmation musicale du jour

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

Les invités
  • Dov AlfonJournaliste, correspondant du quotidien Haaretz
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