Spécialiste de Marcel Proust, Anne Simon se penche, depuis plus de 20 ans, sur la façon dont les écrivain·e·s s'emparent des questions animales et développent leur rapport au vivant. Sa discipline, la zoopoétique, et les fictions animales invitent ainsi l'humanité à reconsidérer le regard qu'elle porte sur elle-même.

Le livre d'Anne Simon, 'Une bête entre les lignes - Essai de zoopoétique', qui interroge le regard que l'humanité porte sur les animaux, sur le vivant et sur elle-même, a paru aux éditions Wildproject
Le livre d'Anne Simon, 'Une bête entre les lignes - Essai de zoopoétique', qui interroge le regard que l'humanité porte sur les animaux, sur le vivant et sur elle-même, a paru aux éditions Wildproject © Agata Siecinska

Anne Simon est chercheuse en littérature, directrice de recherche CNRS au Centre de Recherches sur les Arts et le Langage (CRAL). Spécialiste de Marcel Proust, elle travaille depuis plus de 20 ans sur l'animalité et le vivant en littérature, une approche pluridisciplinaire appelée zoopoétique.

On appelle zoopoétique le fait de travailler sur les animaux, plus généralement sur le vivant, les interactions entre les animaux et les arbres, l'atmosphère, etc., en littérature.

Du côté de chez Proust

Anne Simon a choisi comme « journée particulière » un jour du mois de juillet 2000 au cours duquel elle est tombée sur une citation de l'écrivain Marcel Proust qui l'a particulièrement frappée, alors qu'elle était en vacances, comme chaque année depuis sa naissance en 1967, à Beg Meil, en Bretagne, dans le Finistère. Cette citation est tirée de l'ouvrage Jean Santeuil, un livre de jeunesse de Marcel Proust commencé en 1895, année d'un séjour de l'écrivain à Beg Meil, mais jamais achevé. Le livre, publié en 1952, après la mort de Proust, peut, par certains aspects, être considéré comme un brouillon d’À la recherche du temps perdu. Il y écrit ceci :

Nous nous penchons vers les choses comme si elles pouvaient nous donner, la mer sa force inépuisable, le vent son souffle, l’air de mer sa pureté. Illusion qui enchaîne tant de malades dans les lieux sauvages où la nature est pleine de force, tant de penseurs épuisés là où il n’y a que des forces sans pensée, la mer aveugle, le vent sourd, les animaux qui ne pensent à rien, le boa qui digère pendant dix jours, la marmotte qui dort un hiver, la baleine qui vit trois cent ans, la mouette qui vole un mois sans se fatiguer et en dix jours va au Pacifique, au milieu desquels êtres inaltérablement calmes, ou desquelles forces éternellement vivantes la mort ou la folie qui les guettait les prend.

Pour Anne Simon, cette citation est « extraordinaire ». Étonnée par le bestiaire qui figure dans cette citation, elle décide, à partir de là, de dresser une liste des animaux croisés dans À la Recherche du temps perdu. Et ceux-ci s'avèrent bien plus nombreux que ce que l’on pourrait imaginer. Entre les lignes de la grande œuvre de Marcel Proust, la chercheuse a déniché non pas des chats ou des ânes, mais une arche très foutraque remplie de bestioles diverses : du têtard à la salamandre, en passant par les mouches, les rats et d'autres animaux bizarres comme des poulets sans tête, un lapin qui crie, des corbeaux.

Quand j'ai fait cette liste, cela n'a pas été compliqué : je me suis dit que j'allais déposer un programme de recherche au CNRS sur la question animale en littérature, sur les figures de l'animalité, sur le sauvage, etc. Et c'est ce que j'ai fait.

C'est ainsi qu'Anne Simon a initié le mouvement de la zoopoétique en France et en Europe.

Les animots sont partout

Anne Simon a ensuite élargi son champ de recherche pour débusquer les bêtes qui maraudent entre les lignes de la littérature et qui, pendant longtemps, n’ont pas attiré l’attention. La chercheuse a en effet constaté que, longtemps, les animaux ne semblaient pas être des objets d’études légitimes. La littérature du vivant, les fictions animales, étaient considérées comme une littérature dégradée, tout comme le faisait remarquer le poète Francis Ponge dans La Rage de l'expression

Il y a d'une part vous, hommes, avec vos civilisations, vos journaux, vos artistes, vos poètes, vos passions, sentiments, enfin tout le monde humain de plus en plus révoltant, invivable (injugeable).   
Et d'autre part nous, le reste : les muets, la nature muette, les campagnes, les mers, et tous les objets et les animaux et les végétaux. Pas mal de choses, on le voit. Enfin tout le reste.

Pour Anne Simon, cette division est une erreur fatale et sa pensée rejoint celle du philosophe Gilles Deleuze qui, à la lettre A de son Abécédaire, "A comme animal", avouait vouloir « écrire pour les bêtes ».

Il me semble très important de bien se rendre compte que cette animalité traverse l'écriture, traverse ce que l'on croit être le plus abstrait.

Chez Henri Michaux, chez Jean Giono, chez Béatrix Beck, chez Jacques Lacarrière, mais aussi chez Marie Darrieussecq ou Olivia Rosenthal, le travail d'Anne Simon examine nos entrelacements avec les autres êtres vivants, nos métamorphoses.

En nous, il y a la capacité à l'intensité et au renouvellement.

"La seule façon de rejoindre la nature profonde de l'homme, c'est le non-humain", Jacques Lacarrière

En décembre 2000, quelques mois à peine après la « journée particulière » d'Anne Simon, Élisabeth de Fontenay donnait une conférence dans le cadre de l'Université de tous les savoirs sur le thème de la cruauté envers les animaux. 

Deux ans plus tôt, la philosophe publiait Le Silence des bêtes, un texte qui a eu une grande importance pour la jeune chercheuse. Ce livre expose la façon dont les diverses traditions philosophiques occidentales ont abordé l'énigme de l'animalité, révélant par là même le regard que chacune d'elle porte sur l'humanité. Les animaux pensent-ils ? Sont-ils doués de raison ? Ont-ils la même sensibilité que nous ? Faut-il s'interdire de les manger ? Mais pourquoi donc restent-ils silencieux ?

Élisabeth de Fontenay m'a ouvert la voie. Le début de Le Silence des bêtes m'a totalement emportée. Elle a légitimé, pour la littéraire que je suis, la possibilité de travailler sur la question animale. Les premiers mots reviennent sur les questions de la tendresse, de la vulnérabilité... Il y avait tout. Elle m'a beaucoup accompagnée.

Aujourd'hui, tout un pan de la philosophie et de la littérature actuelles fait sortir les animaux du silence, ou bien fait entendre ce silence des animaux. Anne Simon cite, entre autres, Isabelle Sorente, Gil Bartholeyns, Béatrix Beck, Éric Chevillard, Henrietta Rose-Innes ou encore Antoine Volodine. 

Tou·te·s ces écrivain·e·s, mais bien d'autres aussi, tentent de nous montrer à quel point les animaux peuvent nous apporter du bonheur, tout simplement.

Pour aller plus loin

Les références des extraits et archives INA diffusés dans l'émission

Les références des ouvrages cités dans l'émission

  • Anne Simon, Une bête entre les lignes - Essai de zoopoétique, Wildproject, 2021
  • Gil Bartholeyns, Deux kilos deux, Lattès, 2019
  • Isabelle Sorente, 180 jours, Lattès, 2013
  • Olivia Rosenthal, Que font les rennes après Noël ?, Verticales, 2010 - Prix du livre Inter 2011
  • Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, Bayard, 2007
  • Élisabeth de Fontenay, Le Silence des bêtes - La Philosophie à l'épreuve de l'animalité, Fayard, 1998
  • Yves Bichet, La Part animale, Gallimard, 1994
  • Béatrix Beck, L'Enfant chat, Grasset, 1984
  • Elias Canetti, Le Territoire de l'homme - Réflexions 1942-1972 (traduit de l'allemand par Armel Guerne), Albin Michel, 1978
  • Francis Ponge, La Rage de l'expression, Gallimard, 1952
  • Henri Michaux, La nuit remue, Gallimard, 1935

La programmation musicale du jour

  • Yma Sumac, "Birds", 1951
  • Katerine, "Poulet N. 728 120", 1999
  • Maple Glider, "Swimming", 2021 [Dans la playlist de France Inter]
  • Et un extrait de : Joe Dassin, "Le Moustique", 1972

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

Les invités
  • Anne SimonChercheuse en littérature française, directrice de recherche au CNRS.
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