Au printemps 1995, Vinciane Despret fait une rencontre qui va changer sa vie et bouleverser sa façon de penser et d'appréhender le vivant et les animaux. Depuis lors, la philosophe pose, en confiance, son regard singulier sur le monde et nous invite, avec elle, à « habiter en oiseau ».

Le livre de Vinciane Despret, 'Habiter en oiseau', a paru en 2019 aux éditions Actes Sud
Le livre de Vinciane Despret, 'Habiter en oiseau', a paru en 2019 aux éditions Actes Sud © DR

Vinciane Despret est philosophe des sciences, écrivaine, professeure à l'Université de Liège et à l’Université Libre de Bruxelles. Spécialiste de l’étude des comportements des animaux, elle cherche à changer notre conception de la nature en revisitant l’Histoire des sciences. C'est ce qu'elle fait dans son dernier ouvrage, paru aux éditions Actes Sud, Habiter en oiseau, mais, avant tout, Vinciane Despret est une femme qui aime raconter des histoires. Pour Une journée particulière, elle a choisi de se remémorer un jour du printemps 1995, au cours duquel, après l'avoir découverte dans une série d'interviews diffusées à la radio belge et s'être plongée dans ses écrits, elle fait la rencontre d'Isabelle Stengers. C'est le début d'une profonde amitié et d'une complicité intellectuelle qui dure depuis lors.

Je crois que c'est la plus brillante d'entre nous.

Isabelle Stengers est elle-même scientifique et philosophe. Admirée par Bruno Latour, elle est à l'origine d'une pensée complexe et exigeante, elle est reconnue par ses pair·e·s comme une intellectuelle qui « pense dans la joie, avec les autres, pour les autres ; pour le présent et pour le futur ». En 1995, alors qu'elle revient d'un terrain en Israël à l'issue duquel elle ne sait plus bien où elle en est, comment penser, comment théoriser, Vinciane Despret sent qu'elle a besoin d'aide et que celle d'Isabelle Stengers lui serait précieuse et féconde. Grand bien lui a pris, c'est à sa demande et seulement trois semaines plus tard qu'elle rédige et lui envoie son premier livre, Naissance d'une théorie éthologique - La Danse du cratérope écaillé, qui sera édité aux éditions de la Découverte (coll. Les Empêcheurs de penser en rond) l'année suivante.

Je n'ai eu qu'à recopier tout ce que je lui avais raconté. 

La puissance incroyable des femmes

Si Vinciane Despret a choisi de mettre en avant sa rencontre avec Isabelle Stengers, c'est aussi un moyen de redonner aux femmes la place qui leur incombe dans l'histoire de la pensée. Elle cite en référence le livre de Frédéric Pagès, Philosopher ou l'art de clouer le bec aux femmes, paru aux éditions Mille et une Nuits en 2006. À ce sujet, ensemble et en 2011, les deux philosophes ont écrit Les Faiseuses d'histoires - Que font les femmes à la pensée ? (éd. La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond). Vinciane Despret reconnaît les difficultés inhérentes à son statut de femme et regrette de n'être pas encore capable de ne pas avoir peur de ne pas séduire.

C'est une puissance incroyable : ne pas avoir peur de ne pas séduire. J'ai des difficultés énormes, comme femme, parce que, petites filles, c'est ainsi qu'on nous élève : on ne doit pas être insatisfaisantes. Il me faut faire des efforts constants pour lutter contre cette tendance à ne pas vouloir être insatisfaisante.

Conversation avec un merle

Outre la place des femmes dans la société, c'est la place de l'humain dans le vivant et la place des animaux dans l'esprit humain que Vinciane Despret veut remettre en question. À l'origine de son dernier livre, Habiter en oiseau, il y a la rencontre avec un merle, entendu à l'aube par la fenêtre de sa chambre. Le chant de cet oiseau, si caractéristique, lui fait d'abord comprendre notamment la possibilité du silence. Mais la philosophe sent que bien d'autres choses se jouent dans cette mélodie.

C'était une expérience bouleversante d'un point de vue esthétique, mais aussi émotionnel. J'avais vraiment l'impression que ce merle me disait : « Il y a quelque chose de très important au monde. »

Le territoire des oiseaux, leur courage... et leur chagrin

Dans Habiter en oiseau, Vinciane Despret interroge la question du territoire chez les oiseaux. Elle a exploré les mille et une raisons qu’ont les oiseaux de « faire territoire » et a été frappée, dans l'histoire de la pensée, par la fascination des chercheurs pour l’agressivité et la compétition. Selon elle, ces schémas de pensée, basés sur des sortes de modèles économiques, ont réduit l’imaginaire des chercheurs et, ainsi, le champ des facteurs qui peuvent motiver les animaux. Vinciane Despret, en effet, émet l'hypothèse que les ressources ne sont pas vraiment le plus important sur un territoire, alors que le caractère apaisé de celui-ci peut-être déterminant, tout comme la qualité des relations de voisinage.

Elle se penche sur le cas précis des conflits et arrive à la conclusion que les conflits entre les oiseaux, sur un territoire donné, ont toujours la même issue : il n'y a pas de blessés et l'intrus s'en va. Si l’issue est prévisible, alors pourquoi s’adonner au conflit ? Il s'agirait d'une forme de théâtralisation, avec des postures extravagantes et des couleurs exhibées, comme si les oiseaux « jouaient le conflit ».

Les oiseaux sont profondément sociaux. Pourquoi est-ce qu'il n'y a pas de blessés ? Pourquoi est-ce qu'il y a tant de conflits ? Pourquoi est-ce qu'ils semblent chercher le clash à la frontière ? Parce qu'ils aiment ça ! Parce qu'ils aiment sortir d'eux-mêmes, comme nous. Ils ont besoin de stimulations sociales. [...] Les territoires sont des dispositifs d'enthousiasme.

Si l'on considère que ce sont les relations personnelles qui créent la personne, Vinciane Despret se place ainsi du côté de celles et ceux qui acceptent l'idée que les animaux peuvent être des personnes, capables d'éprouver courage, espoir ou chagrin, même si elle reconnaît qu'aujourd'hui, ce n'est pas là la position la plus facile à tenir.

Il y a quelque chose qui me rend optimiste, c'est qu'on commence à pouvoir le dire sans se faire taper sur les doigts. [...] Je suis entourée de gens qui commencent à donner du courage, parce qu'il nous faut du courage pour oser dire que les oiseaux connaissent l'espoir ou ont du courage. On a tout intérêt à élargir le registre des significations que ces termes peuvent prendre plutôt que d'essayer de les rétrécir pour les garder pour nous seul·e·s.

Bibliographie

  • Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud, 2019
  • Isabelle Stengers, L'Invention des sciences modernes, La Découverte, 1993, rééd. Flammarion, 2011
  • Bruno Latour, Nous n'avons jamais été modernes, La Découverte, 1991, rééd. 2013
  • Frédéric Pagès, Philosopher ou l'art de clouer le bec aux femmes, Mille et une Nuits, 2006
  • Vinciane Despret et Isabelle Stengers, Les Faiseuses d'histoires - Que font les femmes à la pensée ?, La Découverte, 2011
  • Vinciane Despret, Le Chez-soi des animaux, Actes Sud, 2017
  • Vinciane Despret, Quand le loup habitera avec l'agneau, Les Empêcheurs de penser en rond, 2002, rééd. 2020
  • Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Verticales, 2014, Gallimard (coll. folio), 2020

Bonus

Retrouver l'intégralité de l'unique enregistrement de la voix de Virginia Woolf

Agenda

Le jeudi 24 septembre 2020, au Théâtre Charles Dullin de Chambéry, et le mardi 29 septembre, au Théâtre La Reine Blanche, à Paris, Vinciane Despret participe à la « Conférence dérapante » intitulée Penser (avec) l'animal, en collaboration avec la Compagnie du Singe debout, la revue Billebaude et le Musée de la Chasse et de la Nature.

La programmation musicale du jour

  • Brigitte Fontaine, "Genre humain", 1995
  • Dominique A, "Le Courage des oiseaux", 1991
  • Sylvan Esso, "Ferris Wheel", 2020

Le générique de l'émission

Isabelle Pierre, "Le temps est bon" (1971), remixé par Degiheugi, 2012

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